CouvertureNo 03 - Feux de Bengale

Photo de couverture du numéro par Jakob Owens

numéro trois

Feux de Bengale

Avec les textes

Une saison qui n’existe presque pas d'Adèle Rico-Lamontagne

Chaises musicales de Victor Bégin

Côtes flottantes de Kevin Brazeau

La couleur du braille de Laurence Bertrand

S’en aller de soi d'Alexia Wildhaber-Riley

Incendie de Loréna Bur

Grand-maman a 90 ans de Véronique Grondines

Géométrie sacrée de Rockya Chaouch
Quand la lumière sera mécanique nous mangerons les pissenlits par la racine d'Alexandre Bellemare
Envoûtement nocturne d'Alix Suzanne

ainsi que les illustrations de Lauriane Florent et les photographies de Coralie Plante

 

éditorial

Les feux de Bengale incarnent tous ces moments qui transcendent par leur évanescence et leur fugacité ; ces épisodes passagers de perte, d’espoir, de collision, de réconfort. 

 

Cette année, nous avons appris à vivre l’effervescence du moindre événement, à nous émerveiller des petits riens et à les collectionner en les glissant au creux de nos poches. Ce troisième numéro se veut un essoufflement vif qui, le temps d’une lecture, émeut, surprend et renverse, mais qui, toujours, ancre une lueur dans la rétine du lecteur.

 

En attendant que le printemps donne naissance à quelques étincelles, si ce n’est déjà fait, nous vous invitons à plonger dans l’univers des autrices et auteurs qui pour ce numéro ont remué la braise.

 

Geneviève Lagacé et Élodie Cossette-Plamondon

Codirectrices éditoriales

 
 

une saison qui nexiste

presque pas

Une suite poétique dAdèle Rico-Lamontagne

Novembre, c’est aujourd’hui qu’on attrape nos derniers coups de soleil

l’ultime camisole à bretelles spaghetti

l’envie de s’endormir dans l’herbe

sans crème solaire

de partir en voyage au coin de la rue

 

une saison qui n’existe que dans le nord de l’Amérique

une envie de vivre qui n’existe qu’aujourd’hui, dans les ruelles

entre les pipis dans les buissons et les plus beaux moments du ciel

 

un restant de canicule s’est perdu

quelque part

ici

il est venu faire sa loi, nous obliger à attendre un peu

avant de s’engourdir

 

il n’y a rien de mieux à ce moment-là

que de faire semblant de ne pas avoir un peu froid

de quand même faire durer nos jambes nues

*

 

On retourne au dépanneur, toujours une autre caisse

pour rester encore un peu plus

toujours

les vestes qui se passent de mains en mains

les couvertures qu’on partage même si on est encore bien

qu’on pourrait rester ici des heures

inquiétez-vous pas

 

les amis trouvés partout

sur lesquels on tombe

par accident

un accident heureux

une drôle de coïncidence qui était écrite dans le ciel

agrandir le cercle, on recule

d’une fesse

 

caler les bières sûres

parler plus proche que d’habitude

cette chanson qui fait sentir

comme dans un film

toutes les phrases finissent par un point d’exclamation

tout est un peu surfait, tout le monde s’est mis d’accord sans se le dire

ça fait partie du charme

 

mais la peur d’oublier quelqu’un de manquer quelque chose de partir trop tôt de rester trop tard de finir toute seule

*

 

Les fonds de bave et cette chanson qui a joué trop de fois

qui ne nous donne plus de frissons

on essaye quand même

chacun de notre bord on hésite

est-ce qu’on vit quelque chose de spécial

ou est-ce que c’est juste un peu plate

 

on regarde autour de nous

ils sont où ces gens qui étaient exactement les bonnes personnes

à la bonne place au bon moment

c’est épuisant de se faire croire

à une aventure

*

 

on est demain, ça fait longtemps que

la dernière journée de l’été est rentrée chez elle

il aurait fallu partir juste au bon moment

mauvais timing

c’est trop facile de gâcher les trop bonnes choses qui passent trop vite

 

au moins, nos coups de soleil

en souvenir

 

un peu de couleur pour la route

chaises musicales

Une nouvelle de Victor Bégin

Une délicate fragrance florale sur fond de houblon ; le plancher colle aux semelles, sauf pour Léonie, qui danse pieds nus. Bleu, mauve, violet ; teintes froides dans la chaleur des corps. La sueur perle, puis coule et tombe dans la bière. Un récent cover de Wicked Game joue au ralenti, remixé par un DJ qui ajoute des basses, du beat, du drum. Ça pompe, ça scande, ça saute. L’odeur de fleurs persiste, emplit le salon minuscule où s’entassent quinze jeunes en amour avec la jeunesse. Ça se touche, ça se pousse, ça se veut. La soirée festive de Damoclès se termine sur une odeur de fin du monde, sur la nausée des éclairages stroboscopiques, sur les pieds de Léonie qui glissent. 

 

*

 

Quand il reçoit l’invitation par message texte, Damoclès ressasse son inconfort et son extase. Une soirée plus calme s’annonce chez la douce Léonie, cette dernière ayant les deux pieds dans le plâtre. Seule contrainte thématique : « Apportez votre chaise ». 

 

Espérance figure sur la liste des invités, unique visage connu parmi le zoo d’amis que possède l’infortunée va-nu-pieds. Quand elle reçoit l’invitation par message texte, Espérance appelle Damoclès et lui demande s’il a une chaise. Il répond que tout le monde a une chaise.

 
Chaises musicales

*

 

La porte de la maison de Léonie arbore une jolie affiche peinte à la main. Un magicien aux longs cheveux blancs et à la barbe assortie y est représenté avec une bulle de parole qui proclame le slogan de la soirée : « Ayez en main une chaise ou vous ne passerez pas ». Toutes chaises traversent le seuil : victoriennes, de bureau, de coiffeur, de camping, poufs, tabourets de bar, chaises hautes. Un cercle naturel se forme tel un étang dans le salon. La pièce accueille le flot d’invités au rythme de la sédentarisation des assis. Espérance, le fessier sagement déposé sur une chaise en plastique d’un set de patio à bon prix, scanne chaque nouvel entrant de son œil le plus patient. Damoclès arrive enfin, sa chaise de bois pliante coincée sous le bras. Léonie, depuis son fauteuil incliné, ordonne qu’on ferme la porte. Damoclès déplie sa chaise à côté de celle d’Espérance et s’assoit. 

 

Une grande rousse aux cheveux très longs et bouclés se promène telle une espionne avec son Kodak en main. Elle prend des photos des invités d’un air grave, tout en racontant son histoire sans gêne. Ça fait que j’ai pawné la Pentax de mon grand-père. Je voulais la racheter, mais elle était pu là. J’ai tellement pleuré que j’ai compris, j’ai compris ce que toutes les photos prises avec son appareil valaient. Plus tard, elle fera une série de la soirée, qu’elle intitulera Grimaces et faces d’enterrement pour deux pieds bétonnés

 

Léonie fait passer un bol rempli de biscuits chinois à tous ceux qui composent l’étang. Espérance en prend subtilement deux, l’un qu’elle glisse dans sa manche de coton ouaté, l’autre qu’elle lève, tout sourire, entre le pouce et l’index. Damoclès s’empare d’un biscuit et fait continuer la tournée du bol. 

Nous allons jouer à un jeu bien spécial, commence Léonie. À mon décompte, tout le monde ouvre son biscuit et y lit son avenir. Vous allez inscrire le petit mot qu’il contient sur le frigo et lorsque l’action qu’il implique est accomplie, vous posez votre nom à côté. Il est interdit de quitter la maison pour accomplir sa mission.  

 

Chaque fois que Léonie propose un jeu dans une soirée, la clameur monte, les invités acceptent le défi et la compétition débute. Les craquements de biscuits chinois précèdent les rires alors que la nervosité et l’excitation s’emparent de la majorité des convives. Damoclès, du coin de l’œil, capte un drôle d’individu, tout de noir vêtu, qui ouvre un biscuit sur l’absence de papier. Son visage exprime d’abord la confusion, puis se mue en angoisse. Le garçon se lève, regarde les autres autour comme si un malheur imminent allait s’abattre sur lui. Biscuit d’infortune. Il est en détresse. Ce n’est pas tout le monde qui vit avec le ciel au-dessus de la tête, marmonne Damoclès. Quoi ? crie Espérance. 

Le premier biscuit de la tricheuse mentionne trois soleils à découvrir, le deuxième demande d’atteindre un certain degré d’intimité avec un invité qu’elle ne connaît pas. Je crois que le gars là-bas est en détresse, répond Damoclès. Espérance ignore cette réplique et se lève pour aller accomplir ce que son deuxième biscuit lui demande. Le garçon quitte le salon à son tour.

 

Le party « Apportez votre chaise » se transforme rapidement en jeu de chaises musicales. Seule Léonie-les-pieds-dans-le-plâtre reste immobile sur son siège ; elle trône sur la soirée, observe les déplacements de ses amis. Damoclès, son biscuit intact en poche, cherche la détresse. 

 

Il emprunte le couloir qui mène à la salle à manger. Autour de la table, le garçon en détresse se déplace en petits tremblements de terre, le regard balayant sans cesse ce qui se passe derrière son épaule. Damoclès s’approche doucement, contournant des inconnus qui discutent une bière à la main et qui forment un paysage humain. Le garçon en détresse emprunte le couloir qui mène à la cuisine. Damoclès le suit tout en notant les signes infaillibles de son angoisse : anxiété et fuite. Mais on ne fuit pas loin dans un bungalow. Ainsi, Damoclès tombe toujours sur lui sans soulever le moindre doute sur sa filature.

 

La photographe, son appareil à l’affût, tire sur tout ce qui se meut. Sa chevelure de comète enflammée fouette Damoclès comme une gifle. Oh pardon, je t’ai vraiment pas vu. Pourtant, tu vois bien que j’essaye de voir tout le monde au travers de l’œil de ma caméra, mais ça vaut pas toujours un œil humain, n’est-ce pas ? Damoclès acquiesce sans trop comprendre ce qui se passe, essayant de repérer le garçon en détresse qu’il a perdu de vue dans la confusion causée par la chasseuse d’images. Je m’appelle Karine pis j’dois vraiment accomplir ce qu’il y a sur le message du biscuit parce qu’y paraît que si on échoue la conséquence est humiliante. J’veux pas me rendre là faque, si tu pouvais enlever ton chandail, je prendrais une photo de tes abdos. Même si t’en as pas, c’pas grave, j’veux juste la preuve que je l’ai fait, pis on peut aller dans la salle de bain si t’es trop gêné de le faire ici. 

 

*

 

Espérance et Anne-Frédérique, sa nouvelle-amie-degré-d’intimité-deux, les quatre mains dans le garde-manger, cherchent à racler le moindre recoin des étagères pour préparer un gâteau. Anne-Frédérique replace sans arrêt les cheveux qui lui obstruent la vue. Maudit toupet ! Mautadine, j’aurais dû aller chez le barbier avec mon frère. Si le gâteau en devenir est prêt avant minuit, Anne-Frédérique pourra ajouter son nom à la liste du frigo. Espérance récapitule ce qu’elles ont : Deux œufs, un fond de farine sûrement suffisant, du sucre brun parce que y’avait pu de blanc, du beurre de coco. C’est très possible qu’on y arrive, lance-t-elle en mâchouillant un bâton de Jerky trouvé quelque part. Après tout, elle est maintenant proche de la gourmande, qui n’a rien d’autre à faire que de lui rendre la pareille. 

 

*

 

Un néon doré caresse les murs verts de la salle de bain, habillant le décor d’une couleur émeraude chaude et reluisante. Damoclès cache ses pectoraux derrière ses bras croisés. Karine, la photographe excentrique, s’amuse presque à ses dépens ; elle prend beaucoup trop de photos pour ce dont elle a besoin. Décroise les bras, tourne le regard, mords ta lèvre du bas, mets une main dans tes pantalons. Derrière eux, une fille trempe toute habillée dans la baignoire. À chacun de ses mouvements, l’eau du bain déborde et coule aux pieds de Damoclès, qui se remercie d’avoir gardé ses chaussures. Il dit ça va faire, c’est assez de photos, je remets mon chandail, et il remet son chandail. 

 

Karine ouvre la porte. Six ou huit personnes entrent aussitôt dans la salle de bain, n’en pouvant plus de retenir une vessie de party. Damoclès repère tout de suite le garçon en détresse qui traverse le couloir avec fluidité ; il coule autant que l’eau du bain. Damoclès le pourchasse jusqu’à la cuisine, où Espérance et sa nouvelle amie, aux cheveux vraiment agaçants, coupent sa trajectoire et l’empêchent d’atteindre sa cible. C’est qu’elles tiennent un assez beau gâteau dans leurs mains, un morceau qui tient tout seul, quoique penché, dont il ne manque que le glaçage, la signature. Damoclès ne peut pas esquiver le travail acharné que lui présente Espérance au même moment qu’elle l’introduit à Anne-Frédérique, rendant le dessert d’autant plus convivial. Je savais qu’avec un nom comme le tien, on est spécial pis on aime le gâteau, déclare Anne-Frédérique, dont le nom n’est pas moins à coucher dehors.

 

Du fin fond du salon leur parvient Nothing Else d’Angus & Julia Stone. Espérance crie parce que c’est leur toune à elle et Damoclès, mais elle crie aussi parce qu’elle crie comme ça, juste de même. Elle se prend pour Julia, Damoclès imite Angus : you have to fall apart to really be someone. Anne-Frédérique est amère de découvrir la si belle complicité des wannabe Stone ; elle se coupe une part de gâteau et pioche dedans. Damoclès Stone chante just the way you are, trace sa voie vers le garçon en détresse, I like you, tournoie et lui tend une fourchette, une assiette de gâteau, un Ça va ? prononcé de la plus sincère des manières. Jusqu’à ce qu’on croie que notre passé est composé, répond le garçon en détresse, refusant le dessert. Si le biscuit chinois ne lui annonce pas son futur, en a-t-il seulement un, pense-t-il. Des yeux, il cherche une échappatoire, la moindre ligne de fuite. Il n’y a pas d’autres pièces à exploiter dans le bungalow. La musique s’arrête. Tout le monde ajoute son nom sur le frigo. Il ne reste qu’à retourner au salon, rejoindre l’hôte des chaises. 

 

Damoclès profite du mouvement naturel de la faune banlieusarde pour donner son biscuit, toujours intact, au garçon, toujours en détresse. Ce geste fait hésiter ce dernier, mais Damoclès soutient son regard, puis son équilibre alors qu’il lui dit Mets ton nom sur la liste du frigo, le mien sera le même demain.

Côtes flottantes

Une prose poétique de Kevin Brazeau

Nous dormions nu⋅e⋅s.

 

Avant, il y a eu quelques bières, un verre éclaté sur le sol, juste des rires, pas de panique, pas de coupures, juste un accident. De beaux emportements. Du Cohen, du Björk, du Feu ! Chatterton. Quelques enflammements. Mains mélangées, salives empressées, nous avons dansé la tombée du jour, vite et lentement, corps collés, distants, friction de tissus à brûler. 

 

Tes cils pagayaient sur mes joues, les miens berçaient ton front. Nos moiteurs salines s’alignaient, s’invitaient, s’intimaient. Nos envies scintillaient à la santé de la nuit. Puis, les bras serrés contre nos côtes, il y a eu le feutre des baisers, l’emmitouflement dans la bouche l’un⋅e de l’autre, un monde nouveau, lointain, où le temps goûtait le pamplemousse saupoudré de sucre fin.

 

Et après, la mise à mort de la verticalité, d’abord dans le salon, sous Ces bijoux de fer, sur les lattes centenaires craquelant contre nos dos d’argile, nos liquéfactions imbibant leurs fissures. Tes ongles faisaient de ma peau et du bois une même matière. Le lendemain, nous trouverions de nous deux des copeaux, un peu de sang peut-être coulant dans les rizières, entre les lattes du vieil appartement qui nous a vu⋅e⋅s brûler de déchirements nos vêtements trempés.

 

Est-ce en rampant que nous nous sommes déplacé⋅e⋅s jusqu’à la chambre ? Peut-être en se plaquant tour à tour contre les parois des pièces. Le réel a ensuite basculé de quatre-vingt-dix degrés. Les murs de la chambre sont devenus le lit où nos séismes en crescendo feutraient le tumulte de la ville. Corps résonnants, oraisons des cages thoraciques, échos des ébats, notre canot en perdition sur les côtes flottantes, voyageureuses sentinelles aux confins du plaisir l’un⋅e de l’autre. J’apercevais la terre lointaine et voulais toucher tes courants, tenir le large, appeler la lune, l’inviter à tracer les clairs-obscurs de nos angles morts.

 

Ton souffle paysage de fusain léger, le sillon carbonique de tout ce qui nous quittait alors que nous restions, ressenti dans un affaissement que tu me partageais de langueur, genoux fragiles, ton corps soutenu par la combustion lente, nos flancs cerfs-volants ballotés beaux et harmonieux, aux cadences épousées et aux ecchymoses oubliées.

 

Tu as dit plus rien ici ne blesse. La caresse de tes mots pansait. C’est bientôt au plafond que nous nous ébattions, puis sur le toit charbonneux, tout chromatisme coi, la pente douce vers l’orgasme, qui n’est pas sommet, mais vertigineuse vrille en soi, oscillation de nos foisonnements, fosse des Mariannes de la présence à l’autre. J’étais à toi présenté⋅e. Tu étais à moi présenté⋅e. Nous étions de retour sur le lit des cendres de nos vêtements. J’ai dit plus rien ne saura m’habiller que ton amour.

 

Saveurs désapprises, sens diffractés, les rayons de l’aube franchissant le voile nuageux de nos yeux béats. Ce sont les corps flottants, ces petites taches troubles quand les paupières se descellent, quand les esprits se décèlent et que les nuits décèdent.

 

Nous étions corps flottants, côtes flottantes sur les eaux du sommeil alors que le reste de la ville s’engouffrait dans l’éveil.

 

Nous dormions nu⋅e⋅s, par toute vague porté⋅e⋅s.

 
 

La couleur
du braille

Une suite poétique de Laurence Bertrand

Mon grand frère

tu étranglais les incendies

les fusillades

 

nos jours paisibles alourdissaient

les couches d’ozone de toutes les nuances

elles recouvraient ta magie

 

mais depuis la mort de papa

tu dévisages les étoiles courbaturées

elles se stationnent en parallèle

entre tes étincelles en suspension

*

 

Tes clairières ensorcelantes

devenues vénéneuses

me brûlent le ventre

 

ton anorexie

étale ses images lenticulaires

t’efface en petits bouts de racines

 

elle franchit tes lèvres

leur entêtement médium saignant

à ne plus rien avaler

 

tes arcs-en-ciel en cendres

sous tes ongles

 

*

 

Ton corps consomme des marathons

tu vois les érables de notre ville

se ranger

               pelotons

               d’exécution

les demeures se transforment

en boucliers humains

 

tes assiettes toujours pleines

naviguent

par-dessus ta sueur fleur de sel

La couleur du braille

*

 

Retourner à ton deux et demie

où les miroirs ne se lassent jamais

de longer tes os

 

tes murs prennent

la couleur du braille

 

*

 

Ces origamis lâchés

sur tes muscles engourdis

sur tes nausées

n’éclatent plus de rire

 

des tapis volants

déchiquetés

s’échouent contre tes halètements

 

traversent le papier peint

de tes sommeils

bombardent tes organes

*

 

À qui ressemblais-tu mon frère

avant de t’habiller au vestiaire de la maigreur

 

les gâteaux de nos anniversaires d’enfants

anniversaires d’adolescents

          émiettés en mensonges-paillettes

     dévorés par tes rouges-gorges

d’emportement

 

tu te noies dans ta bouche

polluée

*

 

Mes yeux grand ouverts

sur les fantômes

ensoleillés par ton aveuglement

 

mon faux sourire en forme d’ambulance

de chambre d’hôpital

*

 

Mon grand frère

 

s’il te plaît     ne cours plus

sens la nourriture

sa lumière-chloroforme

 

tes anciennes marelles gisent inconscientes

et tes accolades laissent traîner

leurs mauvaises herbes sur ma peau

 

me laisserais-tu éclore ta douceur concave

le désert bleui de tes côtes

te faire voir à nouveau

que les maisons font elles aussi 

des anges dans la neige

 

sen aller de soi

Un fragment dAlexia Wildhaber-Riley

Folle incessante nécessité de me retrouver dans un party comme dans Skins. De me retrouver dans la cacophonie totale, dans une symphonie sourde de techno faisant vibrer les murs des chambres et les murs de mon corps. Que le tempo retentissant soit ma seule source de clarté alors que les lumières percutantes virevoltent de rouge à blanc à noir et encore et encore, alors que je tourne sur moi-même à me perdre, à être là pour n’être que des sens qui perçoivent tout, sans rien rationaliser. Que je ne me souvienne de rien d’autre que de danser tandis que la drogue me vole toute conscience de l’existence d’un moment autre que celui présent. Que le beat de la techno accélère celui de mon cœur pendant que je vogue d’une pièce sombre et rouge à une autre, encore plus sombre, et bleue, tout en apercevant des corps qui appartiennent à des personnes qui n’appartiennent à personne et dont je me rapproche seulement grâce à cette perte mutuelle de soi. Folle incessante nécessité de n’être qu’un corps parmi tant de corps qui se perdent en soirée en vivant sur de la techno, de la vodka et de la MDMA, en ne vivant que de leurs sens qui ne sentent même plus la réalité, qui ne sentent qu’une alterréalité ne pouvant être accessible qu’à condition qu’on quitte assez sa lucidité et qu’on ne soit qu’un corps, qu’on ne vive que dans un seul instant, qu’on en oublie celui qui vient de passer, et que la nature inéluctable du lendemain ne demeure qu’un vague souvenir alors qu’on ne peut penser à autre chose que d’être intensément et uniquement présent⋅e dans son corps, parmi d’autres corps qui se perdent.

Incendie.TIF

incendie

Un poème de Loréna Bur

une fois nous sommes allés sous la colline

il y avait un feu

nous sommes restés là à regarder les arbres se faire bouffer la queue on aurait dit que le ciel 

se couvrait de lucioles et que des pumas 

se cachaient sous les branches            le bruit du silence

juste le bois qui gonfle avant d’éclater

et tout l’espace qu’il s’en faut pour déranger la nuit

 

quand je te prends la main 

nous y revenons            tu me dis que tu comprends

 

Grand-maman a 90 ans

Une nouvelle de Véronique Grondines

Toute pimpante sur sa chaise roulante, grand-maman entra dans la salle de réunion du CHSLD. Son rouge à lèvres bavait un peu sur les côtés de sa bouche. Elle semblait émerveillée de voir autant de personnes au même endroit, sans trop comprendre ce qui se passait. Des guirlandes de bonne fête décoraient les murs, tandis que la table débordait de confettis. Ma tante et maman – chapeaux pointus sur la tête – en avaient mis plein la vue pour célébrer les 90 ans de leur mère, jusqu’à prévoir une belle surprise pour la fin. D’ailleurs, le vin coulait à flot et déjà leurs paroles commençaient à chanceler. 

 

Cousins et cousines étaient quant à eux vêtus de leurs plus beaux atours. Chums et blondes aussi. On ne souligne pas une nouvelle décennie de grand-maman très souvent… et, comme nos mères nous le répétaient chaque année depuis cinq ans, c’était peut-être son dernier jour de fête. Les plateaux de traiteurs, garnis de sandwichs roulés, de mousselines aux crevettes et de salades crémeuses, prenaient toute la place sur la table. Grand-maman grignotait ici et là afin d’avoir droit à son verre de cognac. Cognac français, évidemment. Elle en gardait toujours une bouteille dans sa chambre, mais finissait par la perdre après l’avoir trop bien cachée.

 

Ma tante agrippa son mari qui désservait la table : « On a oublié les chandelles ! » Acheté à la pâtisserie du coin, le gâteau imbibé au rhum affichait : « Joyeux anniversaire Irène ». Mon oncle partit aussitôt à la recherche de quelque chose de lumineux qui raviverait la soirée…

 

Se rassembler pour souligner les anniversaires de grand-maman impliquait toujours beaucoup de small talk avec la famille qu’on ne voyait pas assez et bien des malaises : grand-maman qui redevient apathique, grand-maman qui lance son sandwich, grand-maman qui essaie de se lever de sa chaise roulante parce qu’elle n’en veut plus, grand-maman qui regarde le mur, menacée.

 

Pendant le branlebas de mon oncle, ma tante et maman annoncèrent la surprise : « On vous présente des souvenirs de notre chalet en Mauricie ! », s’écria ma mère. « Oui, en cherchant mon vieux Nikon, récemment, j’ai retrouvé mon projecteur. J’avais conservé toutes les diapositives de ces vacances-là. Tsé, il avait fait quarante presque tout l’été ! On s’était fait manger par les bibittes au lac… Maudit, je me rappelle plus le nom… BROWN, au lac Brown ! », continua ma tante qui avait toujours vénéré son appareil argentique ; elle le traînait partout.

 

C’était à la fin de cet été-là que grand-papa avait reçu son diagnostic de cancer des poumons. Des années plus tard, ma cousine se faisait tatouer un cœur brisé par la lettre L et je m’inventais écrivaine.

 

On profita de l’installation du projecteur pour se servir de grands verres de vin. Ma cousine déboucha la troisième bouteille, non sans joie. Il nous fallait bien arroser un peu nos estomacs pour survivre à ces élans nostalgiques. Il faut dire qu’entre cousines, le vin était devenu notre façon de passer à travers les fêtes de famille, surtout depuis les absences de grand-maman. Ma blonde s’approcha de moi. Sa caresse dans mon dos calma ma peine. Ma cousine enlaça son copain. Mon frère et mes cousins, eux, parlaient football – le Super Bowl aurait lieu dans quelques semaines – en essayant de faire fonctionner le projecteur de ma tante. Leurs blondes s’occupaient de grand-maman, et elles le faisaient bien.

 

Une première diapositive colora le mur : quatre cousins-cousines sur le canot, au milieu du lac, essayaient de ne pas chavirer ; ma tante, enceinte du petit dernier, tenait notre embarcation de peine et de misère. Puis, d’autres images. Des monstres de sable qu’on avait travaillés des heures durant avec mon père, pendant que ma cousine boudait dans sa chambre. S’ensuivirent une série de clichés qui nous rappelèrent le soleil blanc de juillet perçant les arbres de la forêt mauricienne, les soirées de Skip-Bo, les coups de soleil partout sur nos corps d’enfants et les prouesses athlétiques de grand-papa. Il s’était tenu en équilibre sur ses mains, sur la barre centrale du canot. Tour à tour, on avait voulu l’imiter, ma cousine, mon cousin, mon frère et moi. 

 

À mesure que les images étoilaient le mur, la famille s’exclamait. Des éclats de voix dérivaient sur le flot des photographies. Des crépuscules à la lune estivale, des parties de cache-cache aux copieux repas, les souvenirs s’accumulaient et nous faisaient rire. Un silence parcourut la pièce quand grand-maman demanda qui était l’actrice au mur. Tous sans mot, on observait la photo sur laquelle, regardant droit vers l’objectif, grand-maman se tenait debout en maillot de bain une pièce vermillon, chapeau de paille sur la tête. Même vingt ans plus tard, elle réussissait à épater la galerie comme elle avait toujours si bien aimé le faire, avec subtilité et élégance. « C’est toi ! », fit ma tante. « Maman, c’est toi sur la photo. », renchérit ma mère. Grand-maman rétorqua de sa voix fragile : « Oh… une diva ! »

 

Au même instant, mon oncle entra dans la pièce avec le gâteau, une tige étincelante bien fixée au centre nous incitait à chanter en chœur les vœux de bonne fête. Cognac à la main, grand-maman nous regardait, timide et ravie malgré tout. Et pendant que la flamme s’amenuisait, on contemplait les traces des diapositives qui avaient ramené notre grand-maman à demi éteinte depuis trop longtemps déjà.

 

Géométrie sacrée

Une suite poétique de Rockya Chaouch

i.

brûler la chandelle par les deux bouts, 

la cire qui dégouline et colle sur la peau 

dans la nuit noir-kérosène des avions s’écrasent 

le nez contre le cendrier entre les doigts calleux de la Providence

les âmes en aluminium soudées 

bout à bout comme des mégots épaves.
 

ii.

j’arrache une par une les pages de Guerre et Paix,

(je n’ai jamais lu Tolstoï

c’est grêle à la manière de décembre)

comme tu t’arraches les ongles et comme je me déracine 

du pergélisol ciment dans les veines.

iii.

c’est rouge demi-amoxicilline, rouge airelle, rouge colère du sang coincé dans la chair

sans jamais couler

je voudrais entendre le son du verre cassé par la haine et les cordes vocales 

émoussées par les cris 

les jointures contre le métal froid, 

l’amertume-poison dans la gorge

ça s’appelle quelque chose comme la soif de destruction.

 

iv.

j’ai fait un rêve

où je m’en allais vers le bout du monde

le bout du monde

c’est un terminus d’autobus bondé 

un état crépusculaire, 

où les musiciens traînent leur contrebasse avec peine
(note: c’était peut-être l’inverse)

au bord des déferlantes,

            Saint-Laurent, saint Baïkal.

v.

comme quarante-cinq solstices,

au goût du sel des larmes 

                                                                     volatiles 

comme l’éthanol

quinze bouteilles de verre vides je me répands

en éclats Molotov.

Géométrie sacrée
 

Quand la lumière sera mécanique nous mangerons les pissenlits par la racine

Une prose poétique dAlexandre Bellemare

Moi : pyrotechnique sur feu éphémère. S’inviter en soi sans être remarqué. La langue de la flamme me pourlèche les yeux bien vite. Les ombres que la flamme provoque me salissent les sens. La flamme me transperce comme un dard transperce sa cible : bullseye. La chance du débutant. L’embrasement dans le nuage de ce qui m’est familier. Dans l’expression : être dans les nuages. Une lumière qui flashe dans les chaleurs humides de fin juillet. Le sens : ma vie plate. Le contenu du silence, c’est l’endroit. J’y vois un enfant courir au ralenti avec une fusée éclairante. Sa mère lui dit : « On court pas avec des ciseaux. » Elle a rien compris, sa mère. Et ça brûle rougeâtre et colorié de la main du vent, la flamme danse dans tous les sens : it takes two to tango. Mais le mode d’emploi dit : « Se déploie seul dans une colère. » Grosse crisse de montgolfière de rage se remplissant d’oxygène chauffé. Oui. Mon ventre se gonfle de haine. Et feu feu joli feu. J’alterne les colères dans leurs pyrotechnies ; dardées dans le cœur du corps et empreintes en moi, en mon milieu, ça brûle en batinse l’espoir. Le genre de désir amer qui se fait passer pour de l’amour incendiaire. En jachère, les sentiments ouverts comme des livres qu’on a pas envie de lire : stop. Ma flamme est sale page un. Un terrain à tâter par le sport de la peine. Muscles de destin contractés. Or, je suis un héros une fois par semaine. Une semaine par mois. Mes brûlures sont au troisième degré ce que le suicide raté est à la tentative. Et en peau de vidange, le corps de mon cœur est une révolution réchauffée au micro-ondes et servie à qui veut bien l’entendre battre le record du monde du plus grand écart de temps jamais enregistré entre deux battements.

 

Un bout de lueur que j’emprunte au feu. Une lumière qui flashe comme un éclair, noirceur clarté noirceur clarté, sans cesse. Et dans chaque noirceur, je fais une sieste : « Zzzzzzzzzzzz. » Et de clarté en clarté, je réalise que la flamme a trop de poids sur les épaules. Dos-lumière arqué sous la lourdeur du vent. Mon été, c’est une flaque de vide. Crépitement et feu scandale. Ne pas hurler : « Embrase-moi le brasier comme on embrasse la bouche de l’œil. » Une fatigue qu’il nous faut anticiper collectivement : moi et moi. On est le brasier dans mon iris. On construit du vent pour brûler le feu plus grand : chamaillage atmosphérique pure laine. Sur le papier, les adjectifs s’écrivent tous comme malheureux. Et l’été pisse plus loin que moi pendant que le soleil va au dépanneur acheter la nuit pis la Grande Ourse vue de la ville.

 

 

Cohen chante : « We kill the flame » en longeant le poème.

 

 

Béatement éclairé. Ça spark dans tous les sens. Sans esquiver les saisons de nos vies. Chapelet de lumières back à back en deçà du reste : septembre parmi nous. Des lighters perdus dans les craques du divan de la combustion. Oubliés dans leurs lumières autrefois tout feu tout flamme. À flamme perdue où les automnes achèvent on repeat. Quand risquer l’émerveillement devient le quotidien, flambé dans nos douceurs, dépossédé de ses salissures d’éclaircissement. Se voir sans cligner des yeux devant le silence. Asexué dans une sobriété trop venteuse où novembre épuise octobre à faire comme si c’était hier. Un fantôme de la saison. Regarder les feuilles des arbres, toutes en couleurs, tomber en bas de leurs chaises pour faire comme tout le monde. Et ça se voit bien à la lumière de whatever ce qui fait de la lumière, rougeoiement d’existence à défaut de dire salut ça va je suis un imposteur je suis pas du tout en train d’écrire le poème que vous avez sous le nez. Enfant autrefois dans ce qui rougeoie de vie vrai pour le poème à qui de droit début décembre et vent vent joli vent dans nos yeux moi et moi et poétisons maintenant ce qui doit être poétisé à savoir prêt pas prêt j’y vais la lumière crisse ; perdu dans ses automnes, et ce, toujours on repeat. Automnes étourdis qui tournent sur eux-mêmes, la température en dessous de zéro, début décembre, à écrire des poèmes à la chandelle à ne plus savoir quoi faire de ma peau en attendant que ça vire au vert, car écrire est une métaphore. En réalité, je suis assis dans mon char et la lumière est rouge. Et je retourne la patente à la manière d’un vingt-cinq cennes qu’on flipperait en disant pile ou face : le caribou ou la reine. God save the queen. 50/50. Une chance sur deux. Moitié poème, moitié moi. La fin, c’est juste un accident : un face-à-face poétique. Adamantine, exemple de phrases phréatiques, car souterraines en termes de beauté, pis ça sonne comme vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué sans avoir l’intention de tuer l’ours. La lumière est un cadavre de paysage dans ses noires et dans nos bleus. J’en reviens donc à ce qui spark dans la noirceur, dans les sous-sols du milieu de nos âmes, loin des petites choses qu’on enjoy au quotidien, loin des gros orages qui passent au feu pour élever un monde dans nos possibilités de douceur, comme quoi y est jamais trop tard pour être doux. Doux comme un nuage à dos d’orage obèse qui regarde brûler sa demeure par les nuages de l’expression : être dans les nuages. Hiroshima dans mes bleus j’explose atomique, incognito dans les couleurs masturbées du mutisme. Et pour seulement deux dollars de plus par battement de cœur, obtenez les erreurs des autres gratuitement. Et on vit vrai, et on vit frêle, et on vit rose, et on ne vit qu’une fois. Dit de cette façon, on a encore le temps d’être plus que les passagers de nos vies, et sans filet de protection, de jouer aux funambules au-dessus de notre santé pour espérer voir nos loups de lumières survivre la grande évasion des feux, c’est voir le verbe être comme une arme douce, c’est comprendre que la route où on roule a parfois des problèmes de comportement, c’est quantifier les sentiments de la nuit par la position qu’occupe la lune dans le ciel, c’est penser la masse corporelle des orages maintenant sans domicile fixe à son plus haut sans expérimenter le moindre effet secondaire. Sans quoi mes gestes se fossilisent dans leurs mouvements sans les nuances qu’implique habituellement un corps qui bouge.

 
envoûtement nocturne

envoûtement nocturne

Un poème d’Alix Suzanne

le bout d’une cigarette dans la nuit

un sourire un regard en biais 

tu prends mes yeux dans tes yeux            et j’ai mal de m’en détourner

 

on parle 

un dialogue en brasier 

dans le regard

 

je vais me consumer et rallumer le jour

si tu ne ralentis pas mon souffle dans ton souffle 

à nous deux nous avons le pouvoir de prolonger la nuit 

en éteignant l’aube qui pointe sous nos corps 

 

tu ris et je ris dans ton rire 

te donne mon amour félin 

et dans tes nuits de cristal

tu m’offres 

            les forêts bleues du monde 

 

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