Appel à texte no 6 · La ligne

Photo de couverture du numéro par lilianpereir sur Unsplash.

numéro six
La ligne

Avec les textes

Les ponts de Lysandre Saint-Jean

Été '99 de Catherine Légaré

La fille de Schrödinger de Mackenzie Bleho

Coin-coin de Juliette Chevalier

Mes mains trempées cherchent encore de Rachel Henrie-Gouin

De ces choses qui cassent de Rosalie Ladouceur

Faux-cul de Pierre-Luc Baril

Dans la pénombre de mai de Karolann St-Amand

L'aède de la douleur de Gabriel Lalonde

Te perdre parmi les fleurs de Véronique Grondines

ainsi que les illustrations de Lauriane Florent
et les photographies de Coralie Plante

 

éditorial

Qu’elle soit frontière physique ou virtuelle, la ligne nous dicte un chemin qu’on se plaît à suivre, à transgresser, à imaginer autrement. Elle peut nous aider à tenir le coup, à ne pas sombrer, tout comme elle peut, au contraire, s’avérer impitoyable.

 

Dans ce numéro, découvrez des lignes tantôt habiles, tantôt floues ; tantôt brisées, tantôt reprisées, qui se dessinent, se confondent ou se déchaînent. Voyez-y les horizons sans fin imaginés par les autrices et auteurs qui y prennent part avec sensibilité et mise à nu.

Geneviève Lagacé

Codirectrice éditoriale

 
 

LEs ponts

Un récit de Lysandre Saint-Jean

Franchir l’entrée de ta petite chambre. Bonjour grand-maman. 

 

Au même instant, franchir cette réalité qui est maintenant la tienne, la démence dont tu es atteinte.

 

Franchir le seuil qu’est devenu ton langage, dès nos premières paroles échangées, dès ton ah, bonjour ma chouette, franchir le mur érigé par tes paroles incohérentes, cocasses, désordonnées, franchir tes mots qui s’assemblent de toutes les manières, franchir l’absence de sens de certaines de tes phrases, la confusion de ton discours, tes égarements, ta nouvelle impudeur, tes aveux loufoques, gênants, terribles, franchir toutes les barrières qu’érige ta parole pour m’installer dans ton univers comme on s’installe dans un fauteuil au bord du feu.  

 

Franchir tes multiples déclarations, j’étais infirmière pendant la grippe espagnole, t’en souviens-tu ? ; il était très courtois et poli, Frédéric Chopin, un vrai gentleman ; personne n’est venu me chercher chez le coiffeur, alors j’ai dormi là quelques jours, en attendant ; regarde sous mes couvertures, tu verras, il y a huit matelas là-dessous ; je n’ai rien mangé depuis trois jours, on ne m’a rien apporté, c’est la voisine qui essaie de me priver de nourriture ; fouille dans le garde-robe, j’ai fait une tarte au sucre ; j’ai rencontré Julie Andrews à Salzbourg, elle n’était pas aussi fine qu’elle en a l’air, elle était snob ; sais-tu que mon fils est dans l’espace ? Il installe des poubelles sur la lune, et toutes autres révélations étonnantes qui peuplent tes pensées, ton discours, ton être. 

 

Franchir les frontières de ta maladie pour t’en dépouiller.

 

Te dépouiller aussi de ta vieillesse, de cette idée absurde que l’on répète trop souvent pour décrire les personnes âgées, elle est devenue l’ombre d’elle-même, te dépouiller des quatre murs de cette chambre étroite et sans couleur pour aller où tu le souhaites, pour t’accompagner là où ton imagination te mène, on part à Vienne, ma chouette ?, te dépouiller de ton corps devenu lourd et fragile et qui t’empêche d’assister à des concerts, de revenir d’une longue journée à marcher sous un soleil étincelant, de cuisiner des tourtières, de te rendre chez le coiffeur, te dépouiller de tous les aprioris qui te retiennent de visiter tous les endroits rêvés et imaginés, te dépouiller et te suivre partout bonne idée grand-maman, on part à Vienne le mois prochain, être avec toi dans le passé, le présent, le futur et dans le temps inventé, être de ces événements fantasmés, de ces nouveaux souvenirs parallèles avec toi, on a fait un beau voyage, hein, ma chouette ?, aller où tu iras, oui bien sûr, Vienne était resplendissante. 

 

T’écouter lorsque tu dis des mensonges, des vérités et tout ce qui se trouve entre les deux, t’écouter lorsque tu rêves en couleurs et lorsque tu rapportes des horreurs, lorsque tu t’égares, puis lorsque tu reviens, être ton interlocutrice, bavarder, jacasser, papoter, déblatérer, commérer, faire de la conversation entre femmes une forteresse, un lieu de résistance, un espace sécuritaire, une nouvelle mémoire dans laquelle on se remémore au présent, où ce n’est ni grave d’oublier ni de reconstruire un souvenir, une conversation qui ne cesse pas simplement parce qu’elle n’a pas de sens ou parce que les faits ne sont pas avérés, un échange qui n’est pas dépendant d’une supposée vérité, un dialogue qui se maintient, qui continue, qui s’emballe s’il le faut, qui est sens dessus dessous et qui se poursuit envers et contre tout.

 

Te permettre de devenir qui tu veux, transgresser tous les rôles imposés, jeter aux poubelles toutes les obligations parsemées sur le chemin de ta vie, lever toutes les contraintes, être ton alliée, ta sœur, ta mère, ta petite-fille, ton amie, être qui tu veux pour t’aider à devenir qui tu veux, toi aussi, légitimer ta nouvelle route, faire de toi une grande pianiste comme tu l’aurais souhaité, ou une cheffe d’orchestre, ou peut-être une romancière, en tout cas, te désigner comme une artiste, transgresser toutes les conventions qui t’empêcheraient de l’être, les transgresser grâce aux mots que tu prononces, mais aussi grâce à ceux que j’écris, mobiliser nos mots comme des leviers pour exploser tout ce qui nous contraint, les utiliser comme fondements de la création, des outils indispensables pour s’épanouir, pour s’accomplir. 

 

Surmonter la peur de ne pas te reconnaître, la peur que cette nouvelle version de toi superpose l’ancienne, la peur de trouver une femme souffrante, angoissée, désespérée, surmonter tes colères et tes amertumes fréquentes, surmonter ton absence de tact, ton envie de tout dire, surmonter les méchancetés que tu prononces parfois, les embarras qu’elles me causent, ne pas les laisser devenir le cœur de nos rencontres, car il ne s’agit pas de ça, il ne s’agit pas de moi, il s’agit de toi et de ce que tu ressens, surmonter mes inconforts éphémères et revenir vers ton besoin d’être entendue, de t’exprimer, de t’affirmer, surmonter tous mes doutes pour honorer ta voix. 

 

Ne jamais juger ou contredire ta parole, te laisser oublier si c’est ce que tu souhaites, ou t’aider à te souvenir quand tu le désires, accepter ce va-et-vient, accepter une chose et son contraire, accepter tes interprétations nouvelles, tes récits alternatifs, tes souvenirs démontés et remontés à l’envers, mais toujours me fier à ce que tu énonces et partir de là, être toujours prête à reprendre du début, à chaque minute, à chaque instant, quand c’est nécessaire, ne pas filtrer tes histoires seulement par la démence, les laisser exister, les laisser être tristes, peu plausibles, drôles, insoutenables, ne pas en faire que des caricatures et des anecdotes, non, les laisser être les histoires d’une femme, d’une mère, d’une grand-mère, leur permettre d’intégrer les autres histoires, les histoires « vraies », de devenir des souvenirs et des épisodes de notre mémoire familiale, les recevoir, les célébrer, les transmettre. 

 

Ne pas laisser ta maladie devenir une frontière, une tranchée de guerre, plutôt la regarder comme un fleuve, et être sur la même rive que toi, assise avec toi sur la balançoire installée au bord de l’eau, regarder passer les bateaux du nord vers le sud, vérifier régulièrement que le pont qui me permet de t’atteindre est accessible, sans obstacle, inébranlable. 

 

Faire de l’écriture ce pont, écrire comme si j’étais ingénieure et que je m’assurais continuellement de la sécurité des poutres et des travers, écrire des lettres et composer des phrases comme on les solidifie, aller jusqu’à construire plusieurs ponts, même des tunnels, chercher le meilleur passage pour aller jusqu’à toi quand je sens qu’une de mes voies est entravée, poursuivre cette quête même lorsque le fleuve s’agite, que la tempête se lève, que le brouillard s’installe, avoir confiance que tu m’attends assise de l’autre côté, même lorsque je te perds de vue et que je ne reconnais plus le meilleur chemin pour parvenir à toi, savoir que tu es là, que tu l’as toujours été, prête à me recevoir, ah, viens t’asseoir un peu, croire que rien n’a changé, que rien n’a été ébranlé entre nous, que je ne me suis jamais levée de cette balançoire, avoir toujours été à tes côtés, être là, près de toi, au bord du fleuve et dans cette petite chambre, pour toujours.  

 

Franchir la ligne tracée par ta démence, l’effacer ou la sublimer, l’enterrer ou la déterrer, la constater ou l’ignorer, je ne sais plus, mais en faire le fil de l’écriture, le fil qui nous lie, qui nous mène l’une vers l’autre, à déployer telle la trace des mots sur le papier. 

 

Des traces de toi, des traces de nous. 

 

Été ‘99

Une suite poétique de Catherine Légaré

Je te suis dans le bois

 

tu me dis

« Je vais te montrer où cueillir des fraises »

 

je ne pédale pas assez vite sur mon bicycle

j’ai des petites roues

 

les garçons s’en câlicent de ce qui nous ralentit

 

ça sent la terre qui dort 

un peu comme moi

 

ma culotte est prise entre mes bébés fesses
« Montre »

je suis gênée

je n’ai pas encore appris à embrasser les yeux fermés

 

je suis toujours en train de naître

et toi tu vends des cigarettes à 1 piasse

*

J’ai un drôle de feeling au cœur

quand tu zieutes ma robe blanche tachée de confiture

 

tu approches ton corps du mien

en spaghetti de piscine hors terre 

 

« Donne-moi ta main »

 

dans mon ventre

un raz-de-marée Jell-O et soupe Lipton

je déteste tout ce que tu fais 

 

j’apprends en même temps à craindre

aucun chien de police pour me renifler

 

nos pas sont silencieux

ma bouche aussi

 

plus on s’enfonce dans les herbes

plus mes odeurs disparaissent

« T’es cute »

Été '99

*

Mes cuisses sont des nénuphars

 

je regarde les feuilles tomber 

 

pendant que tu te noies 

 

je retiens mon souffle

je compte les moutons 

« Elles sont belles les filles comme toi »

 

minuscule 

fine comme une fourmi

je nage

 

mon esprit parcourt

une centaine de kilomètres

 

je ne sais plus qui je suis 

 

« Ferme les yeux »

*

Je ne serai plus jamais de retour pour souper

tes yeux me dévorent

on va skipper le Kraft Dinner

 

je n’aime pas les loups

l’odeur de chien mouillé

le poil baveux

ta langue de ketchup 

 

en ce moment 

il n’y a aucune couleur de l’été 

tout est laid 

 

« C’est ça devenir une femme »

La fille de schrödinger

Une nouvelle de Mackenzie Bleho

SAMUEL, H3A

Lorsque tu sors du lit et te mets à chercher ton autre chaussette, je comprends que tu t’apprêtes à partir. 

Tu tiens à ce que je m’engage dans l’effort. 

Semblant obéir à une attirance magnétique – mais brouillée – mais SÛRE –, tu zigzagues partout dans mon appartement, rampant par terre, apostrophant l’article perdu comme s’il pouvait te répondre. 

Fidèle serviteur, je me remémore à voix haute tout ce qui s’est passé depuis ton arrivée. 

Tu exiges plus de précision de ma part.

Où nous sommes-nous déshabillés ?
Quelles coordonnées géographiques fixent la nudité de ton pied ?

Dans ton œil luit une accusation.

Peut-être que ton foutu chum – moi – a conservé la chaussette pour lui vouer un culte secret lorsque tu ne seras plus là. 

Peut-être que cet idiot d’amant – encore moi – croit que ta volonté de partir s’évaporera s’il te manque quelque chose pour isoler ta peau de la semelle puante de tes combat boots d’occasion. 

« Mais voyons, Sam. »

Tu as une famille et un repas qui t’attendent. 

Je n’ai pas l’ancienneté nécessaire pour les priver de toi. 

Il te faut cette chaussette. 

Now

 

PAULIE, H9S

Lorsque je monte t’emprunter ton ordinateur portable, je te trouve sur ton lit, entourée de livres que tu sembles classer par couleur.

Je te taquine un peu, te rappelant toutes les occasions où tu avais entrepris quelque chose de similaire, mais, faute de temps, avais dû tout jeter par terre pour pouvoir dormir.

Tu protestes.

Selon toi, tout progresse bien.

De l’arc-en-ciel, tu t’es déjà rendue à bleu.

Je t’en félicite, ma sœur.

Pourtant le temps me presse, moi, et ça me prend ton ordi.

Tu m’invites à le prendre.

En bas, je l’ouvre et suis confrontée à l’horaire des prochains passages de ce bus bien-aimé qui longe le bord du lac, direction est.

Cette nouvelle flamme t’attire – c’est naturel.

Ta bibliothèque personnelle se reposera bien, ce soir.

SAMUEL, H3A

Lorsque la blonde de mon coloc arrive, ton air change. 

C’est vrai qu’elle prend beaucoup d’espace – dans un appartement sans porte à fermer, sans mur derrière lequel se cacher, l’ajout d’un tiers (ou, dans ce cas, d’un quart), peu importe sa petitesse, fait déborder la salle. 

Bien que nous nous trouvions déjà, toi et moi, sur mon lit, son annexion du sofa t’agace. 

Tu fais allusion – tu la veux passagère – à ton propre matelas. 

Je regarde tout autour de nous, inventoriant tes vêtements. 

Je sais très bien que mes connaissances seront testées sous peu. 

 

PAULIE, H9S

Lorsque tu t’embrouilles avec maman, ou papa, ou moi, tu dois bien te demander pour qui tu es revenue – et pourquoi.

Réfugiée dans ta chambre – ce sanctuaire que tu t’es arrogé – tu pèses sans doute tes options.

Contemplant ta literie, tu songes peut-être à la manière de nouer ça ensemble pour créer une corde de draps.

Je me résous presque à t’aborder.

Mais le craquement du parquet marque plusieurs visites à ta garde-robe.

Alors je laisse tomber et m’occupe autrement.

 

SAMUEL, H3A

Lorsque je rentre du boulot, je te surprends là, avec un festin tout préparé. 

Nous servant de mon lit comme table, nous nous empiffrons de ce que mon frigo t’a inspiré. 

Mais je gâche la soirée en ne voulant pas de dessert.

Tu connais d’autres lieux où te procurer tes sucreries. 

D’autres foodies qui seront partants. 

La porte se referme derrière toi, et je me retrouve seul à ramasser les miettes qui traînent sur l’édredon. 

 

PAULIE, H9S

Lorsque tu organises tes séjours chez nous, tu accordes ton plan selon notre horaire de lavage.

Nous t’attendons, le samedi, avec cette masse de vêtements que nous ne t’avons pas vue porter, faute de t’avoir vue, point.

Tu plaides ta cause, tu essaies de faire tout rentrer dans la laveuse, aux dépens de mon uniforme.

Maman dit que c’est une chance que tu n’aies que deux brassières de sport.

 

SAMUEL, H3A

Lorsque ton père abuse de son monopole de lavage, que le chantage se fait, qu’il te prive de chaussettes afin de te garder auprès d’eux, pas de souci – ton chum a aussi une machine à laver. 

Et puis tes chaussettes traînent un peu chez moi depuis longtemps. 

 

PAULIE, H9S

Lorsque j’entre dans la douche, la maison est vide.

En en sortant, j’entends cet I love you furtif que tu me lances toujours en partant.

 

SAMUEL, H3A

Lorsque poussé à son paroxysme, ton élan n’est plus qu’un sprint effréné entre nos portes.

Tu cognes, je t’ouvre, tu n’es plus là.

 

 

Tant

que

tes

deux

lits

demeurent

inoccupés,

alors

tu

vogues,

partagée

entre

tes

pôles.

 
 
Coin-coin

Coin-coin

Une nouvelle de Juliette Chevalier

Service de garde.

Ce soir, je reste encore avec Lucie jusqu’à 18 h.

— Fraisinette ! Montre-moi comment faire un coin-coin, je suis tannée des jeux de mains.

Ma fatigue disparaît sous mon masque d’animatrice. Les papiers de construction colorés sur la table, un sourire se dessine sur mon visage. Elle prend la feuille verte, je choisis la rose.

Plier un coin, puis l’autre. Lucie me demande où j’ai appris.

— C’est ma mère qui m’a montré comment. Elle aime l’origami.

Elle aimait l’origami aurait été la vérité. 

La dent croche de Lucie empiète un peu sur sa palette. Ma langue passe sur le fil orthodontique derrière mes dents. Moi aussi, j’avais une dent comme ça quand j’avais son âge.

La main de Lucie fouille dans la boîte de crayons-feutres. Elle s’empare du mauve, mais sur la feuille, c’est du bleu qui apparaît : quelqu’un a échangé les bouchons. Probablement les animateurs qui, en rangeant, ne trouvaient pas les bons. On fait ce qu’on peut.

Je fabrique mon propre coin-coin, inscrivant des défis simples, dans le type de ceux que mes animateurs me donnaient quand j’étais moi-même une enfant du camp. Le silence est tombé entre Lucie et moi, seul le son des marqueurs contre les feuilles nous tient compagnie.

Concentrée sur mon travail, je trace de jolies fleurs. Ma langue perce d’entre mes lèvres. Dès que je m’en rends compte, je m’empresse de la ranger à sa place, derrière mes dents maintenant droites.

— J’ai fini ! Go, on joue ! Tu choisis quoi ?

Sur son papier vert plié un peu croche, Lucie a dessiné quatre images simples : un trèfle, un nuage, un cœur et une étoile. En pensant à mon tatouage de trèfle sur ma cheville en hommage à ma mère, je choisis le premier dessin.

— Trè-fle ! Voilà ! Décide.

Le coin-coin placé directement sous mon nez, je vois difficilement les quatre options.

— Trois ! C’est mon chiffre chanceux.

Une part réelle de moi s’échappe et entache mon personnage de camp de jour. Je pointe un nouveau chiffre lorsqu’elle finit de compter.

— T’es prête pour ton défi ?

Les yeux de Lucie brillent. J’envie sa fierté, son amusement simple. Je hoche la tête en espérant que mon sourire soit convaincant. C’est difficile de garder ma joie huit heures par jour.

Elle déplie prudemment le coin de mon choix et m’annonce mon défi, me révèle ma sentence :

— Tu dois faire un câlin à ta mère !

Je suis incapable de couvrir subtilement la plaie immense qui m’afflige, ma voix tremblote alors que la vérité s’échappe.

 

— Je ne peux pas.

L’incompréhension de Lucie me ramène à mon rôle d’adulte responsable, d’animatrice joyeuse, de Fraisinette. Fronçant les sourcils, elle essaie de comprendre.

— Pourquoi ?

Dans une tentative de reprendre les rênes, j’étouffe le désir enfantin de lui révéler mon sort. Je ficelle une vérité dissimulée pour me rattraper. Je suis mal à l’aise de mentir, malgré mon rôle au camp de jour :

— Je ne peux pas parce qu’elle n’est pas ici en ce moment.

Je pense elle est morte elle est morte elle est morte, ma mère est morte, je ne peux pas lui faire de câlins.

Lucie me sourit. Elle tourne le couteau dans la plaie sans le réaliser :

— Ah ! Tu lui feras un câlin en arrivant chez toi d’abord !

J’acquiesce, la gorge serrée. 

 

Mordant sa lèvre de sa petite dent croche, Lucie perd soudainement la joie qui l’habitait.

— Je m’ennuie de ma mère… Elle arrive bientôt ?

Mon regard se tourne vers ma montre. 17 h 15. Plus que quarante-cinq minutes avant que Lucie revoie sa mère. Si elle n’arrive pas en retard, encore.

— Bientôt.

Je me sens comme Lucie. Assises les jambes croisées, face à face, nous sommes interchangeables. Difficile de dire qui est l’enfant et qui est l’adulte. La boule dans ma gorge est étouffante, mes yeux picotent.

En un clin d’œil, voilà que j’ai perdu le contrôle. Fraisinette n’a pas répondu assez vite au besoin de la fillette devant elle ; Lucie déchire rageusement le papier de construction, des larmes brûlantes coulant sur ses joues.

— C’est pas juste ! Je veux ma mère, c’est toujours juste moi au service de garde !

Je suis l’adulte. Je suis l’adulte. Je me le répète comme un mantra, parce que j’ai envie de répondre t’as raison, c’est pas juste, je veux ma mère moi aussi, je veux ma mère je veux ma mère je veux ma mère.

Lucie continue de hurler, de tout détruire autour d’elle. Je prends une grande inspiration.

— J’ai une idée ! T’en penses quoi si on fait une belle carte pour ta mère en attendant qu’elle arrive ? Tu pourrais lui donner tantôt. En plus, tu pourrais faire mon défi à ma place et lui faire un gros câlin !

La rage de Lucie disparaît tranquillement, s’écoulant d’elle goutte à goutte, comme par épuisement. 

 

C’est ainsi tous les soirs. Elle crie à l’injustice et pleure sa colère contre le monde entier. Tous les soirs, elle finit par se calmer, fatiguée de sa journée interminable. Lucie est toujours la première au service de garde le matin, mais, au moins, elle arrive toujours avec le sourire. Elle ferait une bonne animatrice. 

Un nouveau papier de construction est choisi, d’autres crayons-feutres de la mauvaise couleur sont débouchés. Elle se penche sur sa feuille. Peu à peu, une esquisse apparaît : deux bonhommes allumettes qui s’enlacent. Ils sont trop loin, Lucie a dû leur donner des bras très longs pour qu’ils se rejoignent.

Le souvenir de ma mère me traverse l’esprit. Je m’imagine arrivant chez moi, et elle, vivante, les bras ouverts. Elle aurait perçu ma peine à travers mon personnage de Fraisinette, elle m’aurait serré dans ses bras avec force et douceur. 

Je prends une deuxième feuille rose. Lucie relève la tête.

— Tu vas dessiner quoi ?

— Une carte pour ma mère, moi aussi.

Nos regards se rencontrent au-dessus des bricolages. Au fond de ses yeux, je vois la même tristesse que je ressens. Notre partage est étrangement réconfortant.

On fait nos cartes jusqu’à 18 h. Pendant un moment, Fraisinette disparaît, je suis simplement moi, une enfant-adulte qui s’ennuie de sa mère.

Lorsque la mère de Lucie arrive, distante et décoiffée comme chaque soir, elle accorde à peine un regard à sa fille. Elle enfonce la carte confectionnée avec amour dans sa sacoche. Je suis assez vieille pour lire dans ses traits tendus un grand épuisement. Telle mère, telle fille.

Glissant ses petits doigts tachés de crayons-feutres dans ceux de sa mère, Lucie me fait un dernier signe de la main.

— À demain, Fraisinette !

 

Demain matin, elle reviendra à 6 h 30.

Au pied de la pierre tombale de ma mère, je dépose ma carte, un sourire aux lèvres.

Mes mains trempées cherchent encore

Une suite poétique de Rachel Henrie-Gouin

nom du père 

un écho

brodé à même le torse

 

le lien brûle

mon acharnement

 

je me recueille sur ce qui s’éteint








 

remonter son regard

mes frères

lui ressemblent tant

ma fierté aveugle

la moitié survivante 

 

sur la terre inondée

les portraits demeurent 

unis par un trait









vision rurale

dans mes cheveux emmêlés

le ciel rouge de ma mère

rejoint le sol

 

je comprends mieux la splendeur

des fils tendus








vos postures dans l’eau

frôlent ma colonne

s’égarent et reviennent

sans s’en rendre compte

le scintillement comme seul

éphémère 

 

De ces choses qui cassent

Un récit de Rosalie Ladouceur

Entre mon bassin et ma cage thoracique, habite une rigidité que j’imagine immuable. Jamais mon corps n’a su répondre correctement à la consigne du dos rond, à la forme courbe du dos de chat. Pourtant, je sais exactement comment m’y prendre pour y arriver :  

 

À quatre pattes, l’entièreté de mon poids repose sur mes mains et mes genoux. Une petite partie vient s’appuyer sur le dessus de mes pieds. Dans un mouvement de rétroversion du bassin, mon coccyx se dirige tranquillement vers le sol, entraînant avec lui le reste de mes vertèbres lombaires. Elles coulent comme le sable sur mon corps tantôt table, tantôt chat, tantôt colline. Presque au même moment où s’amorce la rétroversion de mon bassin, mais à l’autre extrémité de ma colonne, j’incline le haut de ma tête, elle aussi vers le sol, pour l’éloigner le plus possible du bas de mon corps. Avec mon dos, je construis une montagne. Pour amplifier sa courbe, je pousse mes mains contre le sol ; j’agrandis la distance entre mes épaules et mes oreilles, cet espace négatif créé par les traits de ma nuque ; j’active tous mes muscles abdominaux ; je respire – je dois respirer ; je dirige l’air que j’inspire jusque dans mon dos, visualise le passage qu’il emprunte en moi ; je vois et sens l’expansion de ma cage thoracique. Je fais tout ça dans une parfaite coordination.

 

 

*

On m’a appris la méthode exacte, chacun des détails a été décortiqué avec tout le soin que connaît la compulsion. Je suis volontaire, engagée. Depuis des années, je répète dans l’espoir d’obtenir la bonne variation et, enfin, de pouvoir inscrire le geste au creux de mon corps réfractaire. Mais le bas de ma colonne demeure insensible à mes efforts. De la pointe de mon coccyx à la moitié de mes vertèbres dorsales, tout bouge en bloc.

 

J’entretiens ma posture comme une ligne, une longue barre de fer autour de laquelle je me suis forgée. Sans concession, droite, mais tordue. 

De ces choses qui cassent
 

*

Si je la nomme immuable, ma rigidité, c’est pour en faire une fatalité. Le fait d’être aussi droite me permet de transformer mes peurs en impossibilités. Ce n’est plus une question de volonté, mais de capacité. Devant l’éventualité d’un échec ou d’une situation qui pourrait susciter de la pitié de la part des autres, de la bienveillance polie, mais forcée, mes talons s’ancrent dans le sol pour que mon corps tout entier pivote vers la sortie. Je rebrousse chemin sans regarder en arrière, évitant qu’une preuve de ma fuite ne réussisse à me suivre. C’est instinctif. J’ai pris l’habitude d’oublier les détails de ce mouvement de ressac.

 

Sans trop m’en rendre compte, je me retrouve ailleurs, extraite de cet espace houleux, impossible à atteindre. La fuite s’est vite présentée à moi comme un outil de déni, de survie.  

*

 

 

Quand on me parle d’abandon – au sens d’élasticité et de souplesse –, je pense plutôt à abandonner – au sens de quitter et de renoncer. L’abandon, le laisser-aller, le lâcher-prise précèdent la chute ; ils lui sont essentiels, sans quoi elle devient extrêmement dangereuse pour le corps qui s’y risque. J’avance, mais je sais très bien que la chute à venir ne me laissera aucune chance. Mon corps se transforme en barricade. Mon souffle se coupe pour éviter que ma respiration ne s’emballe et qu’elle me propulse dans le vide. Parfois, ma peur m’accompagne comme cette vieille amie, veillant subtilement sur moi. Parfois, elle agit comme cet amant contrôlant qui scrute secrètement le moindre de mes faits et gestes dans l’attente d’un dérapage, d’une sortie de route et qui, une fois accomplie, se trouve satisfait de l’avoir anticipée. Tôt ou tard, ma peur finira par me convaincre de me débarrasser d’elle, de sa présence qui m’écrase bien plus qu’elle ne me courbe. Abandonner – quitter, renoncer. Je dois faire demi-tour pour qu’elle puisse continuer d’exister, libre de moi. Et moi d’elle. En silence, j’avale mes contradictions : j’aimerais connaître l’autre méthode, exacte encore, celle pour embrasser l’échec ; j’aimerais orchestrer mon déséquilibre et faire de ma chute une réussite, un exploit ; j’aimerais savoir comment faire pour bien perdre le contrôle. 

 

Je laisse la déception d’avoir fui s’installer comme une mauvaise habitude. Dans ma gorge, entre ma bouche et mes clavicules, habite ma honte. 

 

*

 

 

Je sais que les choses qui ne plient pas, cassent. Elles éclatent. Sans retenue, ces choses débordent du cadre qui leur avait été accordé. Les choses qui cassent ne brillent pas pour ce qu’elles sont : elles se font remarquer pour leur intensité. Pour les dégâts qu’elles causent, les oreilles qu’elles brusquent, les cœurs qu’elles blessent. Les choses qui cassent dérangent par leur impulsivité.  

 

Et je me sais cassable. 

*

Si je me laisse aller, mon corps tombera, raide comme l’hiver. Il se fracassera contre les murs, il fera du bruit, il créera un précédent dans lequel je ne cesserai de me prendre les pieds. Si je me laisse aller, mon sang, fait de grandes bulles d’air, figera, frigorifié. Il éclatera au moment où mes pieds perdront le contact avec le sol qui est censé me supporter. Et je sais que la glace, lorsqu’elle se fend, laisse des marques bien plus importantes encore que celles causées par sa disparition le printemps venu. 

 

Je connais l’hypocrisie des lacs comme une autre mère. Leur quiétude est une stratégie pour conquérir les cœurs insouciants. Je dois m’en remettre aux rivières qui courent, constamment, jusqu’à s’épuiser dans les bras d’une autre. Dans un mouvement indomptable, elles emportent avec elles tout ce qui y tombe. Par mégarde ou par volonté, peu importe, elles ne possèdent pas ce temps long de la distinction. Les rivières sont de réels espaces de risques. D’un même élan, elles avancent et elles fuient et elles débordent. 

 

Mais jamais elles ne s’excusent. 

*

Entre mon bassin et ma cage thoracique, je trace le contour d’une forme capable d’accueillir ma dernière tentative. Elle se déplie si lentement qu’il m’est impossible de saisir son mouvement. J’aimerais me mouvoir et être molle et être aléatoire dans l’espace qu’elle m’offre. Creuser sa matière : 

 

Si j’arrache les planches de ma maison, je sais que j’aurai les doigts pleins d’échardes.

Si je me déshabille, je sais que j’aurai froid. 

Si je fais un trou dans le sable, je sais que je resterai prise après le départ des vagues. 

Si je mange un fruit, je sais que j’aurai les mains collantes          plus jamais je n’aurai faim. 

Si je mords ma chair, je sais le frisson qui m’habitera à la vue du sang          et j’aurai mal.

Si je dis les mots auxquels je pense, je sais que je regretterai le silence.

Si je pose mon pied sur la glace, je sais que je pourrais me noyer au milieu de l’hiver. 

Si je souffle sur le feu, je sais que je donnerai une raison à la nuit de me garder éveillée jusqu’aux premières lueurs du jour ; je sais que je ne m’endormirai plus sans que l’ombre d’une flamme ne m’assure sa présence. 

Si je laisse le feu se répandre, je sais que je ne pourrai rien faire d’autre que de m’abandonner à lui.  

 

Le geste de découvrir est douloureux.

Faux-cul

Une nouvelle de Pierre-Luc Baril

 

Hey ! 

 Salut.

Ça va ? 

 Bien, toi ?

Je prends conscience de mon corps. Mon pouls s’accélère, mes flancs brûlent à chaque respiration. Mes mains tremblent sans pouvoir s’arrêter. 

 

Grincement de chaise. Froufrou de manteau. 

— Tu es réveillé, mon chéri ? 

Maman. 

Je commence par grogner quelque chose. Ma gorge est aride. Ma langue sur mes lèvres crevassées. Sèches, salées, ferrugineuses. 

Je cligne des yeux, m’agite un peu. Les néons blancs zèbrent ma vue. Je préfère fermer les paupières. Ça ménage mes yeux et retient les larmes. 

— Attends, ne bouge pas. 

Je sens son bras se frayer un chemin entre mon dos et le matelas. Elle y glisse un coussin, redresse mon corps. La pression se répartit dans mes membres ; la douleur m’étrangle. Ma gorge étouffe un sanglot. 

— Comment tu te sens ? 

Mon monde est détruit, maman.

Je marmonne : 

— Ça va. 

Sa main se pose délicatement sur ma tête. Maman sent le parfum. Même quand tout va mal, elle n’oublie rien. Je n’aurais pas voulu être une femme. Surtout pas une mère. Je n’ai pas la force d’être parfait, tout le temps. 

Elle reste là, sans rien dire. Je sais que le feu la consume aussi, la brûle de poser des questions, de comprendre. Mais elle reste là, dans le silence. Au fond de moi, je sais qu’elle sait ; il n’y aura pas d’explications pour ce qui s’est passé. Les explications demandent d’être raisonnables. 

Le mal ne répond à aucune logique.

Ça va.

Quoi tu fais ? 

Rien. Je relaxe chez moi. Toi ? 

Je reviens d’la job. Mon coloc est pas là ;)

Haha. Grosse soirée en vue ? 

Hoquet douloureux. Le son est sourd, étouffé. Tout ce qui est autour de moi est enveloppé d’un voile diaphane. La seule clarté vient de mes entrailles. 

 

Tout est à vif. Acéré. Intenable. 

La souffrance me flagelle de la tête aux tripes. Le sang pulse contre mes tempes, comme si les fluides de mon corps avaient décidé de se trouver un nouvel hôte. 

Mes lèvres sont engluées par la salive épaisse qui accompagne les larmes abondantes. J’ai une lèvre fendue. Le sang pisse ; goutte sur mon menton. Tout est si confus. 

Bleu. Blanc. Rouge. Le tricolore des mauvais jours. 

Une voix. On me parle ? Rien n’est moins sûr. C’est un écho lointain qui revient à la charge. Je voudrais tendre l’oreille, mais j’ai trop peur d’abandonner ma carcasse. 

La voix, encore. Plus proche. Il est revenu ? L’adrénaline se répand en gros jets. L’angoisse finit de me vriller le ventre. 

— Monsieur ? Monsieur ? Est-ce que vous pouvez parler ? 

Pour dire quoi ? 

Oui, madame, j’ai fait une erreur. 

Non, madame, je ne le referai plus.

Promis, madame.

 

Je gémis. 

— Restez calme. L’ambulance est en route. Ça ne devrait pas tarder. 

Sa main palpe mon pantalon. Entre deux éclairs douloureux, je sens son contact. C’est poisseux. Elle tâtonne. Trouve mon portefeuille. Mon cell.  

Un écho, encore lointain. Un crachotement dans une radio. 

L’équilibre est fragile à conserver. Corde raide face à l’existence. Battre des mains, regarder droit devant. Rester ici, c’est me plonger dans la souffrance. Prendre contact avec l’extérieur, c’est risquer de ne jamais revenir.  

Ça ne nous arrive jamais, à nous. Toujours aux autres. C’est flou, toujours abstrait. On a la vague impression de savoir ce que ça fait. On a vu des films, lu des livres. 

 

Pourtant, la vie qui s’échappe, on n’est jamais prêt pour ça.

Ça dépend… Toi ? 

 

Rien pour le moment.

Qu’est-ce tu cherches ici ? 

Je sais pas. J’ai pas d’attente. Toi ?

Du fun. 

Nice !

Intéressé ? 

Je suis ouvert aux propositions ;)

 

 

Quel genre de fun tu aimes ?

Je recule, m’échoue contre la clôture. Mon dos frémit, autant à cause de la panique que de la froideur. Je n’ai pas d’issue. Il se rapproche de moi. Sa poigne est puissante. Normalement, ça m’aurait fait bander. Mais là, je sais qu’on ne joue pas. La dopamine n’est pas au rendez-vous. 

Fight or flight.    

 

Ma trachée se tend. Réflexe primitif. Le besoin de faire passer de l’air supplante tous les autres. À chaque tressaillement de mon corps, son emprise se resserre. J’agite les bras, tente de le frapper. Mes coups sont futiles. Des cailloux contre une muraille. 

 

Son visage. 

 

J’allonge une main vers ses yeux. Ma tête est distendue. Mon pouls ballote. Mes poumons s’enflamment face au vide. Atteindre un œil, le griffer, le blesser, me dégager. 

 

Je n’y arrive pas. 

 

Sans prévenir, il m’assène un coup de poing au ventre. J’expire ce qu’il me reste d’oxygène, mes jambes m’abandonnent. Il me relâche subitement ; je m’effondre à ses pieds. 

 

Aussitôt, mes automatismes néandertaliens remontent à la surface. J’aspire un grand coup avec la grâce d’un avion en décompression, d’un hublot fracassé qui négocie les pressions d’air antagonistes. Ma gorge ardente se dilate pour avaler, consciente que je vais m’en prendre plein la gueule. 

 

Ma vision est trouble. La confusion est double. 

Fight or flight ? Flight.   

 

Mes doigts raclent le sol. Des gravillons lacèrent mes paumes. Infime douleur en comparaison avec tout le reste. J’adopte la position d’un sprinter ; pâle copie d’un véritable coureur. J’inspire une dernière fois. Les battements de mon cœur se stabilisent. Je retrouve ce qu’il me faut d’air pour m’élancer. 

 

Flight. 

 

Ma tentative crève dans l’œuf. Son pied me fauche la poitrine, revient, heurte ma tête. Je roule sur le côté, me retrouve accoté de nouveau. Le froid, celui de la clôture.

 

Sa voix d’ogre :

— Tu vas où comme ça ? 

Embrasser, cuddles, baise, sucer… 

Je suis open. Toi ?

Cool. Je suis top. J’aime bien les sub bottom. 

T’aimes ça ? 

Haha. Ouais, je suis pas mal soumis.

[Emoji aubergine] Hot. Pic ? 

[Photo 1]

[Photo 2]

[Photo 3]

Hot !  

T’as des photos ?

Yes 

[Photo 1]

[Photo 2]

[Photo 3]

[Photo 4]

T’es cute.

Thanks. Tu restes où ? 

Tintement. Lumière rouge. Prochain arrêt. 

Le bus se range le long du trottoir. Chuintement pneumatique ; les portes s’ouvrent. Je descends dans l’atmosphère tiède de cette fin d’été. Un regard sur mon téléphone ; je suis les indications. Je n’ai pas son adresse, juste un point sur une carte géolocalisée. C’est à trois rues d’ici. 

 

753 m. 

L’air m’échauffe les sens. Les pulsions irriguent mon corps. 

 

Un corps viril, les fluides passionnels, tout cela fait trop longtemps déjà. Je sens la chaleur irradier mon bas-ventre. C’est aussi ça, la « grande ville » : les passions secrètes vécues dans l’étendue de l’anonymat, les histoires éphémères balayées par l’aurore. Pourtant, dans la masse inconnue, la rue Papineau nous rappelle une bonne baise ; la station Fabre, un cœur brisé. L’abstraction pour tous, le sens pour soi. 

 

502 m.

Dans l’air, il y a quelque chose d’électrique. Je hume l’urbanité. Pots d’échappement, relents de friture. Les terrasses sont pleines. Ça trinque, ça rit. L’avenue Mont-Royal et sa faune nocturne. Je me faufile sur le trottoir, un œil sur mon téléphone. Les fruiteries vident leurs étales, les néons meurent dans les bouquineries. 

 

287 m.

Je délaisse l’avenue principale, m’engage sur une rue secondaire. Derrière moi, l’écho des grandes artères se réverbère. C’est comme traverser un miroir : tout est soudainement plus calme, plus sombre. Je glisse du halo jaune d’un lampadaire à un autre, passe devant un dépanneur. L’excitation continue de se répandre dans mon organisme. Je ne fais attention à rien, marche droit devant et lance des œillades à l’écran niché dans ma main. 

 

23 m. 

Mon cœur bat un peu plus fort. Sur ses photos, il est vraiment hot : sûrement plus grand que moi, le torse en V, les biceps saillants, le teint clair. 

 

L’écran indique l’autre côté de la rue. Je traverse, imité en sens inverse par un matou suspicieux. 

 

1 m. 

Je fronce les sourcils. Il n’y a pas d’immeuble. Juste un garage à l’abandon avec la porte béante. Mon regard fouille les alentours. Rien. Personne. J’ouvre l’application. Je ne le trouve pas. Son profil n’existe plus. Il m’a ghosté

 

— Hey ! 

Je relève la tête, impatient. Devant moi, un homme mature. 

— Oui ? 

— Veux-tu toujours te faire mettre, ostie de fif ? 

 

Trop peu, trop tard. 

 

Les liens se font en un instant. L’électricité traverse mes neurones. Ma date n’a plus de profil. En fait, ma date n’a jamais existée. Il n’a jamais été question de plaisir, encore moins d’amour. Juste de violence et de haine. 

 

Le premier coup est le plus douloureux.  

Il ne brise pas le corps, mais fend l’âme pour toujours.

Plateau. Toi ?

[Localisation envoyée] 

On est pas loin.

Yes. 

Tu veux venir chez moi ? 

T’es libre quand ?

Now.

Okii.

Je peux être là dans 30 min.

Good. Texte-moi en arrivant. 

J’t’attends ;)

 

Dans la pénombre de mai

Une suite poétique de Karolann St-Amand

par la fenêtre 

je compte lumières et printemps 

au milieu des briques 

quelques bourgeons au bout des doigts 

devinent la trace de l’horizon 

 

 

*

des fleurs se cachent dans tous les tiroirs de ma chambre

traversent les mots au hasard des pages

se mêlent à l’odeur de pluie 

qui s’infiltre par les fissures des murs

 

 

*

dans le ressac de ma tête

un écho résonne

c’est toi t’installant dans les interstices

une nouvelle trame sonore

pour accompagner la noirceur de la nuit prochaine

Dans la pénombre de mai

L’aède de la douleur

Une nouvelle de Gabriel Lalonde

L’homme ouvre les yeux.

 

C’est d’abord l’étonnement. Il est parvenu à s’endormir. Une partie de lui-même n’y croit pas mais les preuves sont accablantes. Le soleil qui rougit dans la chambre, les draps plissés sur le lit et l’implacable logique qui veut que le réveil trouve sa cause dans le sommeil.

 

L’étonnement transite alors vers la joie. En une fraction de seconde, son cerveau lui rappelle les sensations confuses de la veille, les roulements de bâbord à tribord, la peau noyée dans la chaleur suffocante de la couette, les pensées qui spiralent dans une angoisse maladive et, surtout, la souffrance. Il a vaincu l’assujettissement à la nuit éternelle.

 

Mais la joie s’estompe.

 

Le Corps reprend possession de l’homme. Il est bien réveillé et le cauchemar commence.

 

L’homme se lève le matin comme d’autres escaladent des montagnes. L’acte relève de l’événement. Il se balance sur le côté, puis il prend appui sur son coude. Un tremblement de douleur traverse son hémisphère droit et le fait flancher. Le Corps communique par la douleur ses volontés autoritaires. L’homme persiste pourtant. Il veut se lever, il doit se lever pour que l’immobilité ne le gangrène pas. Cette fois-ci, il se glisse sur le bord du lit et, par une poussée bancale, se redresse sur son séant. Il enclenche l’étape pour se lever, celle qui mobilise le bas du corps, qui soulève la colonne. L’ascension terminée, l’homme regrette déjà le lit.

 

Chaque matin, l’humeur du Corps varie. Parfois, comme aujourd’hui, le Corps est en furie et l’annonce dès le lever ; d’autres fois, il est apaisé, silencieux. Dans ces moments, l’homme tâtonne. Ses gestes sont paresseux, d’une infime discrétion. Tout pour ne pas réveiller la bête.

 

Il traîne le Corps jusqu’à la salle de bains, dans un état larvaire. Dans l’armoire, une petite pharmacie encombre une étagère. Une impressionnante diversité de flacons entassés les uns sur les autres, parmi lesquels se trouvent des vestiges d’ordonnances ratées et des pots à moitié vide laissés à l’abandon. L’homme n’a rien jeté, c’est son histoire qui défile à travers cette Babel pharmacologique. Il y retrouve les naïvetés du début, les analgésiques standards, Tylenol et compagnie ; le naproxène, aussi, tiré à 200 mg et 500 mg ; puis, il y a les prescriptions des différents médecins, méthode par essais et erreurs pour calmer la douleur, bien sûr, mais surtout pour la comprendre, la circonscrire : la cyclobenzaprine (20 mg), la prégabaline (50 mg, 75 mg et 150 mg), la prednisone (20 mg et 50 mg), la codéine (60 mg et 300 mg), le tramadol (100 mg). L’homme cherche les expédients qui pourront taire le Corps vociférant, les dernières munitions de médicaments prescrits par le médecin. 300 mg de prégabaline et 60 mg de codéine engloutis, l’équivalent d’une bombe biologique pour neutraliser le Corps. Mais le Corps est increvable et son mutisme, illusoire. L’homme le sait bien, mais il vit de ces courts silences, de cet espoir tapi qu’un jour il triomphera sur l’ennemi.

 

L’homme vagabonde dans son appartement, seul. Le Corps les a tous et toutes repoussé·es. Sa famille, ses ami·es, ses prétendantes. Les murs témoignent encore de leurs échos, des conversations du commencement, des bonnes volontés qui avaient été déclamées, de promesses impossibles à tenir, énoncées comme ça parce que ce sont les choses à dire quand quelqu’un souffre et que c’est toujours bien mieux que le silence. J’te dis l’frère, hésite surtout pas si t’as besoin d’aide, appelle-moi quand tu veux… Hey, je t’assure que ça va bien aller, je vais venir toutes les semaines pour t’aider… Inquiète-toi pas mon amour, y’a rien qui peut se mettre entre nous… L’homme s’assoit sur le divan du salon en évidant le passé. On peut le comprendre : il contemple son environnement et c’est tout ce qu’il voit, les ruines de la personne qu’il a été. Le salon a l’allure d’un sanctuaire mal entretenu. La poussière submerge les objets immémoriaux, ceux dont l’homme a oublié l’existence jusqu’à en oublier la fonction première. Un portable, une console de jeux vidéo, un tapis de yoga, des cahiers de notes, un casque de vélo. Des objets qui attendent une seconde vie sous la sève d’un nouveau propriétaire. Entre-temps, ils s’épuisent à figer le salon dans l’époque d’avant la condamnation. Une façon de perpétuer la mémoire depuis que le Corps a imposé son empire sur l’homme, voilà huit ans. Une façon aussi pour l’homme de posséder quelque chose depuis qu’il ne se possède plus.

 

L’homme ne cuisine plus, le Corps en a décidé ainsi. Il se contente de la malbouffe bon marché de la section des mets surgelés. Le congélateur l’alimente de piles de lasagnes, de pizzas, de pâtes. Cet après-midi, il s’abandonne à la dernière pizza végétarienne disponible. L’homme fixe la température du four à 350°F, puis il attend.

     

*

 

Le podomètre est activé, enroulé à la cheville. L’homme quitte l’appartement avec la résolution de surpasser le total de la veille. Peut-être même d’atteindre l’impossible 5000 pas. Dehors, un soleil en veilleuse. La température parfaite pour un bain d’air. L’homme s’oriente vers des objectifs concrets. Le IGA pour 450 pas, l’hôpital pour 930, la microbrasserie pour 570… Au cours des années, l’homme a reconfiguré la carte mentale de son quartier à partir de nouveaux points de repère. Certains, comme le Marché Jean-Talon, dont la trop grande distance empêche le déplacement, constituent des points de fuite, des destinations maintenant rendues impossibles par le Corps, et que l’homme réhabilite par la mémoire.

 

Marqué des 3900 pas que signe le podomètre, le Corps brûle de mille feux. Il rugit d’agonie, crache des imprécations, blasphème, et le seul qui peut l’entendre, le seul qui peut témoigner de la virulence du Corps, c’est sa victime, l’homme qui tangue sur la rue Lajeunesse. Celui-ci se voûte de fatigue, affaibli par l’excès d’activité physique, par les agressions violentes du Corps. Il poursuit son long voyage, l’orgueil endurci par le péril de l’affaissement. L’homme remorque le Corps pour en tester les limites, pour résister à sa belliqueuse tyrannie. Une révolte nécessaire, sinon pourquoi vivre ?

 

L’homme retourne aux souvenirs des premières fois, lorsque le Corps est advenu, fécondant ce langage de la douleur. Il avait dû souffrir de l’ignorance et du doute des gens qui l’entouraient, l’empathie d’apparence qui dissimulait des jugements crasseux, les sous-entendus et les poncifs sur sa paresse, son manque d’effort, sa maladie imaginaire : il exagère un petit peu, quand même. Le doute est le signe de l’intelligence, et les gens se dépassaient d’intelligence devant l’homme, allant même jusqu’à le singer, insulte suprême. Mais il n’arrivait pas à leur en vouloir, lui aussi s’interrogeait sur la puissance de croire, sur la folie du Corps. Après tout, les douleurs surgissaient comme un secret, un bruissement imperceptible. Le Corps agissait sournoisement, sa violence se manifestait à la lumière du jour, inapparente à ceux et celles qui échappaient à l’influence de son langage. L’abstraction du Corps était telle qu’il échappait à l’œil des éminences de la santé humaine et de leurs technologies : le Corps n’avait pas de contours, il n’existait que par la voix de son élu. Avec le temps, ce qu’on ne voit pas, mais qu’on s’obstine à raconter, finit par devenir un mythe qu’on porte. L’homme en était devenu l’aède.

 

L’homme ralentit jusqu’à un point de presque immobilité. Bien que la fatigue l’alourdisse et que la douleur crispe ses membres, ni l’une ni l’autre ne sont en faute. Le bref moment de relâche constitue pour l’homme le point de départ d’une dérive. Son environnement stimule son imagination, l’ouvre à des possibles qu’il n’avait autrefois qu’entrevus. Les fulgurances de la rue, le réseau cinétique des voitures, des camions et des cyclistes, contiennent des visions de mort, un danger imminent. La vie qui l’entoure porte dans l’infinité de ces formes l’instrument d’une violence inouïe qui pourrait transcender le Corps, parvenir à l’extérioriser. L’homme est engourdi par cette idée, il n’avance plus, arrêtant son espoir sur ce qui pourrait le libérer. Défaire le mythe en lui préférant une souffrance différente, qui marque le Corps d’une manière si spectaculaire qu’on ne peut l’ignorer. Il imagine le fracas de la carrosserie, le métal qui transperce la chair, qui pulvérise les os ; altérer le Corps pour en changer l’histoire et reprendre le contrôle. Il imagine les gens cette fois-ci accourir à son chevet, le réconforter, l’aliter ; il imagine les médecins le prendre au sérieux, s’inquiéter même.

 

Il imagine tout ça, encore une fois. Comme hier, comme avant-hier, et comme la semaine dernière et celles d’avant. Toujours, il manque le courage de passer à l’acte.

 

Chez lui, l’homme s’effondre sur le lit. Il retourne avec une joie béate à l’immobilité. La conscience s’éteint progressivement pour se substituer à des songes merveilleux. Le cauchemar est fini ; enfin, le temps d’une sieste.

 

te perdre parmi les fleurs

Un poème de Véronique Grondines

Les pissenlits constellaient le sol

devant ta maison

la halte cernée de bungalows 

me servait de parc


 

Rien à y faire sauf

sauter

courir

trébucher

recommencer


 

Tu jouais à la grand-mère

assise lisant ton Châtelaine

un foulard sur tes épaules

tu criais mon prénom 

souriais 

m’envoyais un signe de la main


 

On traversait la rue

chaque jour de nos étés

pendant des heures 

 

malignes de nos connivences

le bec sucré de Revellos

je devenais pirate princesse piranha

Tu fanes avec les pissenlits.TIF

Le soleil blondissait ma chevelure

en bataille entre deux culbutes

mes rires te réchauffaient

le printemps dans mon corps d’enfant

Je suis là

stationnée devant la halte jonchée de branches

c’est immanquable

je dois m’y arrêter avant mes visites à ta résidence

un diachylon sur tes oublis


 

Mon père dit  

vas-y

ça lui fera du bien

à toi aussi

vaincre la peur par la peur

je suis bonne élève

 

J’entre chez toi 

 

les souvenirs plein le ventre

je les garde au chaud

les protège pour ne pas qu’ils s’effacent 

c’est inutile 


 

Qui es-tu          tu dis

que me veux-tu

comment t’appelles-tu

la poupée dans tes bras

console tes incertitudes


 

Je suis délicate

je ne peux pas briser tes espoirs

tes idées

tes impressions

je n’en ai pas le droit

pas depuis ce moment

où le fil s’est rompu

Je n’arrive pas à savoir

c’était quand

tu me savais de la famille

parfois m’appelais comme au parc

m’offrais un Revello

tu n’avais déjà plus de congélateur

mais tu me reconnaissais


 

Puis 

tu t’es fanée 

sont disparus

ta famille

ta vie

tes repères


 

Je vais et je viens

du parc à ta résidence

je cueille mes blessures

qui me mènent jusqu’à toi

puis recommence


 

Je traverse la grande porte

celle de ton jardin qui s’est refermée

trop vite sur moi 

j’arrose ta mémoire piétinée 


 

Je suis le pissenlit sur le gazon rêche

quand tu te perds

mes pétales s’envolent

j’essaie de résister

à l’étiolement qui m’envahit

 

Si la thématique La ligne vous a inspiré·es,
découvrez bientôt la prochaine sur la page appel à textes.

• Geneviève Lagacé - Comité de lecture, édition, mise en page web • Élodie Cossette-Plamondon - Comité de lecture, édition •
• Camille de la Sablonnière - Comité de lecture, édition, révision linguistique • Lauriane Florent - Illustrations • 

• Éloïse Morin - Comité de lecture, révision linguistique • Coralie Plante - Comité de lecture, photographie •