No7_Couverture

Photo de couverture du numéro par Geneviève Lagacé

numéro sept
Entre mer et monde

Avec les textes

Je compte les grains de sable sur ta peau de Karolann St-Amand

Chandail fleuri usé à la corde de Laurie Dinardo

Avant nous le fleuve d'Amélie Ducharme

Stars de Pierre-Luc Baril

Ce que te diront les berges de Sylvie Poisson

Traversée de Catherine Parent

Gestation d'Erika Arsenault

Mon infini en trois temps de Zineb Squalli

Côte du Palais, le 4 février de Mélissa Simard 

ainsi que les illustrations de Lauriane Florent

 

éditorial

Entre mer et monde, c’est un espace limitrophe où les frontières se redéfinissent, où les lieux deviennent liquides. Cette zone tendre porte parfois voyage, parfois souvenirs et parfois les morceaux de qui nous sommes.

 

Les marées nous y conduisent pour que nous y trouvions de nouvelles identités à enfiler, de même que des maisons à construire et à habiter ; elles nous y poussent pour qu’ainsi, nous comblions d’enchantements ces interstices que recèlent nos récits. 

 

Avec l’arrivée du temps doux, nous vous offrons un septième numéro dans lequel vous pourrez vous laisser flotter. Bienvenue entre mer et monde. 

Coralie Plante

Responsable des communications

 

Je compte les grains de sable sur ta peau

Des fragments de Karolann St-Amand

I.

Nous partons pour le bout du monde, le sac sur le siège arrière plein de vêtements fripés et de miettes de toasts avalées dans l’urgence de remplacer l’été par un autre. Ta main sur ma cuisse dessine les phares rencontrés par la fenêtre. Dans mon cahier, je dresse la liste de tes fleurs préférées.

 

II.

Il reste du sable dans mes souliers de notre dernière aventure sur la route. Les vagues me hantent, je suis leur proie traquée jusque dans la nuit. Le ressac nous berce le long de la route 132 : le fleuve d’un côté, les falaises de l’autre et toi au milieu.

III.

Les heures noires nous abandonnent dans la canicule d’août, une lueur brillante perce le ciel. Au bout du quai, tu marches dans les derniers rayons de soleil, nos pieds quittent la gravelle pour la mer. L’aube disparaît derrière la péninsule gaspésienne.

 

IV.

Tu m’attends sur la rive à l’aurore, la marée basse dévoile des coquillages plein tes poches. Nous collectionnons écailles, pinces de crabe et morceaux de verre poli. Sous nos pas, le matin s’étire au bout de l’estuaire.

 

V.

Nous laissons la ville derrière nous, suivons un sentier sans carte, sans étoiles. La constellation sur ton omoplate me guide entre les galets, l’aiguille ne pointe plus le nord.

 

Ce territoire est maintenant le nôtre.

 
entre deux coquillages

« entre deux coquillages », photographie argentique de Karolann St-Amand, août 2019.

à la nuit tombante

« à la nuit tombante », photographie argentique de Karolann St-Amand, août 2019.

Chandail fleuri usé à la corde

Une autofiction de Laurie Dinardo

Un hiver passé à attendre ses chèques, à boire des cafés, à ne pas faire son lit le matin, à ne jamais avoir faim. En voilà, des raisons d’être en vie. Le froid mordant de janvier me manque. Alors que la neige entre en mode hémorragie externe, je me dépose là où le fleuve est salé et où la banquise est solide. Le bruit cotonneux de la glace qui craque me réveille d’une autre de ces nuits de fatigue résiduelle.

 

Encore je me cherche et les journées me rappellent à l’ordre. Avec un succès variable, j’ai réussi à vivre comme il faut. Mes doigts se font déroutants sur l’écorce, ils quémandent une peau à caresser, une promenade en résonance dans cette vie tricotée au grand air. Les tremblements et les mauvais rêves brisent le rythme que j’avais créé. En cherchant des réponses, je deviens inaltérable. Je m’éteins.

 

Il se trouve que mes courbatures reviennent en force. Les douleurs articulaires ne se font plus murmurantes et, malgré mon esprit téméraire, je suis fatiguée. Ce qu’il y a, c’est que je pense à toi silencieusement. Je ressens le besoin de me dissoudre d’une manière prudente comme du sucre dans du beurre fondu. Et tout cela je le fais en retrait, c’est plus fort que moi.

 

Ce que je sais par contre, c’est que même si le bonheur se renouvelle, les pensées intrusives persistent, et les fourmis en profitent pour se loger dans mes mains, m’empêchant d’avoir des nuits de sommeil d’une qualité acceptable. C’est plus fort que moi et je le répète : l’hiver m’a eue une fois de plus et je n’y étais pas préparée. L’amour et l’affection qui m’habitent sont pourtant des paysages vastes et authentiques, mais c’est à croire que je confonds bien mes émotions quand les temps sont plus difficiles. Mon cerveau est ankylosé à force de faire des mauvais rêves qui augmentent mon rythme cardiaque. Je veux paraître insubmersible, ordonnée, sauvage, détendue ; hélas, je me retrouve en insuffisance quasi permanente.

 

Je ne m’excuserai pas, mais comprends mon silence : il existe et il me tient par le cou. Lorsque la banquise se fracasse en éclats à mes côtés, que je tombe dans l’oubli des crevasses gelées et inondées, que le vent se lève jusque dans ma moelle, mes yeux se rallument enfin : cet espace vide que tu crées, je le remplirai au printemps. En attendant, mes journées se dérouleront comme une cuillère de miel.

 

Les fleurs feront une apparition timide dans le creux de mes mains.

 

Avant nous le fleuve

Une suite poétique d'Amélie Ducharme

 

une route en plein élan

des maisons garnies de rides

                                     nées avant nous

 

du vert sous le ciel puis

des nuages qui racontent

                                     le fleuve

                                     cette île doucement avalée

 

le jus des fraises tache nos doigts et

j’absorbe ta lumière

sans m’essouffler

d’une part

une houle légère

nous remuons sous

l’ombre des arbres

qui cueille des frissons

sur nos bras

 

taches de naissance

au bout des lèvres      

 

d’autre part

la montagne est notre lit

nous y plantons la fragilité

du repos 

il n’y aura

jamais plus de pluie

alors

nous léchons les gouttes

qui ruissellent

                                  dans nos poumons

une vallée inondée

tu m’embrasses la joue et

je m’étonne de notre calme

                                  le germe

                                  de mille taillis

Avant nous le fleuve-2.tif

Stars

Une nouvelle de Pierre-Luc Baril

Il était une fois.

C’est un conte.

Une histoire à raconter le soir, une fois les enfants endormis.

Un conte sans soulier de verre ni carrosse somptueux.

Une histoire aux reflets satinés, perchée sur des talons démesurés.

Il n’y a pas de royaume lointain ni de prince charmant. Seul un décor western au rabais.

Les badauds s’assemblent et s’étiolent ; on jase, on parie, on ricane. Ça boit pour oublier ou se souvenir. À défaut d’amis, on se contente des habitués. On se connaît, se reconnaît. La faune nocturne est sortie de sa tanière pour assouvir ses instincts. Dans cette ambiance de fausse bonhommie, la tension est palpable. Tout le monde le sait, tout le monde a un secret. 

Dans ce désert de cœurs blessés et d’âmes cabossées, il ne reste au bout du compte qu’une femme.

Une reine écarlate dans sa robe de diva.

Un vendredi sur deux, brûlante sur les planches, elle accueille les naufragés avec le chant des sirènes.

 

I get totally crazy

Can you feel it

Come, come, come on baby

I feel like a woman

(Man! I Feel Like A Woman, Shania Twain)

 

Délicia.

Un nom de scène. Un hommage à Chris de Burgh ; clin d’œil pour un oublié.

Une brune aux yeux océan. Ses boucles se déversent en cascade sur ses épaules menues pour terminer leur course au creux de ses reins. Sa robe de starlette épouse les nuances de son corps. Une taille fine à faire jalouser les guêpes. Lignes de khôl, fard sablé et rouge à lèvres adoucissent les caprices de la nature.

Il n’en fallait pas tant, conviendront les moins avinés. Elle est sûrement jolie au naturel, suppose-t-on. 

Sa personne exulte la maîtrise et le savoir-faire. Le personnage est parfait, dosé, calibré. Sourires en coin, haussements de sourcils, regards invitants. Elle multiplie les œillades calculées et les gestes aguicheurs. Autour des tables où l’on vide des pintes, on y croit. Ce n’est pas une femme ordinaire. C’est une artiste. Mais sa démarche sous-entend quelque chose : le pas souple et posé. Elle est habituée à marcher sur des œufs.  

Sous les applaudissements entendus de l’assistance, elle entame son prochain air. 

 

Now this is a song to celebrate

The conscious liberation of the female state!

Mothers - daughters and their daughters too.

Woman to woman

We're singin' with you.

The "inferior sex" got a new exterior

We got doctors, lawyers, politicians too.

Everybody - take a look around.

Can you see - can you see - can you see

There's a woman right next to you.

(Sisters Are Doin' It for Themselves, Eurythmics)

 

Deux pintes de blonde, quatre shots de Jack.

 

Une serveuse, étudiante en sciences humaines au Vieux, prend les commandes à la volée. Cliquetis des plateaux remplis, slaloms entre les tables.

 

« Le Bloody, c’est pour qui ? »

Dans le décor bon marché de la brasserie, on accueille la performance de Délicia entre deux commérages, ajoutant quelques digressions sur les performances des Canadiens, histoire de faire bonne figure.

Personne ne sait qui elle est. Illustre inconnue derrière un maquillage recherché. Pourtant, la grande brune qu’ils viennent voir chanter les connaît. À contre-jour, elle aperçoit des visages familiers, des éclats de voix déjà entendus.

Marc, quarantaine, buveur de Bud, se saoule pour combattre sa dépendance au jeu ;

Nicole, entre deux âges, est « associée » dans une grande surface ;

Fabrice, Français déçu par les promesses de l’Amérique ;

Christiane, sirote sans fin du gros gin, blessée par la vie, se méfie des gens ;

Mario, dit le « beef », fait partie des meubles.

Toutes ces belles âmes de seconde main appartiennent à son répertoire. Des notes dissonantes sur un disque rayé qu’on se plaît à réécouter les jours de pluie.       

 

"There's nothing wrong with loving who you are"

She said, "Cause he made you perfect, babe"

"So hold your head up girl and you'll go far,

Listen to me when I say"

I'm Beautiful in my way

Cause God makes no mistakes

I'm on the right track,

Baby, I was born this way

(Born This Way, Lady Gaga)

 

Elle enchaîne les notes, reprend les refrains. L’assistance sait qu’elle a raison : elle est née pour ça. Dans l’ambiance surannée de la taverne, les yeux papillonnent, on lui trouve des surnoms.

 

Beauté, chérie, darling, bé.

 

C’est un péché, et elle le sait. Pourtant, elle se sent vivre dans le regard des autres. L’impression d’être adulée, adorée pour ce qu’elle est vraiment. Les regards lascifs sur ses courbes la confortent un peu plus dans son secret. Le goût d’être aimée au-delà des conventions, au-dessus des normes.

 

Elle se déhanche, invite aux excès. Le public reprend avec elle. C’est une thérapie de groupe ; une purge collective pour le mal de l’âme.

 

Elle se sent forte.

Elle se sent belle.

Elle se sent vivre. 

Même si vivre, c’est apprendre à mourir.

Moi je veux mourir sur scène

En chantant jusqu’au bout

Mourir sans la moindre peine

Du corps bien orchestré

Moi je veux mourir sur scène,

C’est là que je suis née.

(Mourir sur scène, Dalida)

Les projecteurs s’éteignent ; on annonce les demandes spéciales.

Le règne de Délicia s’achève brusquement. La soirée est encore jeune, mais, comme toujours, il faut céder à d’autres.

La chanteuse quitte la scène, se glisse en coulisse. Elle y retrouve sa « loge » : une pièce de rangement où s’entassent les fûts et la vaisselle en trop. Modeste coquetterie dans ce décor désaffecté, un miroir aux contours flous est accroché au mur. Elle s’installe devant son reflet, à l’abri des regards. Les néons blafards attristent ses traits. Une lumière froide pour les nuits sans chaleur.

D’un calme habitué, elle passe les doigts sous sa chevelure, dégrafe lentement la masse de cheveux qui glisse sur son crâne lisse, se retrouve au fond d’un sac de sport. Elle passe sa robe par-delà l’horizon de ses épaules, l’envoie rejoindre sa perruque, et suivent la poitrine et les hanches postiches ; les ongles d’artifices et les talons lustrés.

Une lingette à la fois, elle efface les traits de Délicia, fait fondre le fard et disparaître les ombrages. À mesure que s’égrène le temps, la pulpeuse diva est remplacée par un jeune homme. Un jeune serveur d’une brasserie d’Hochelaga. Un garçon frêle, désabusé par la vie, mais porté par ses rêves.

Il soupire, se regarde une dernière fois dans le miroir. Son quart commence dans cinq minutes.

Il soupire de nouveau, résigné.

C’est bien connu, les étoiles ne brillent que la nuit.

 
Ce que te diront les berges.TIF

Ce que te diront les berges

Une suite poétique de Sylvie Poisson

tu dessines une grève pour demeure   sens le vent traverser tes paumes                                                      cueilles la prière des cailloux

il te faut réapprendre le langage des marées   le chuchotement de la lune et la rumeur de ton sang

 

***

 

il y a la lenteur           les oies blanches de passage              elles sont tes compagnes dans le coquillage des jours

entre deux respirations           un refuge        une sorte d’étale qu’habite le silence                         hiatus pour échapper à l’éparpillement       

           

***

 

tu dépouilles le ressac de tes saisons égarées            tes larmes enfouies le long du littoral   ton souffle arrimé aux chambranles des heures

surgi de l’écheveau des jours                        l’élan de tes tendresses          et de tes ferveurs               dispersées parmi les galets    

 

***

 

il y a le cri des oies qui laboure la quiétude  ton corps dans la mouvance des vagues   tes yeux lancés par-delà les brumes

et tes pas                     dans la nudité du soir

 

***

 

un crépuscule te prend dans l’assoupissement de ses couleurs                                 l’horizon déploie ton regard             le temps est suspendu                                                        une porte s’entrouvre dans les replis de ta poitrine              une paix ténue            s’immisce au travers des méandres de ton âme

 

***

           

tes gestes vacillants               ont renversé la nuit

dans les archives des désordres            

devant la fracture des eaux qui délie l’inutile                       tu sais accueillir les printemps            embrasser tes chaos magnifiques             la déchirure de tes flancs                     

                            cette vaste étendue qu’est ta vie

au creux de la faille   tu décèles        fragile             une accalmie

 

Traversée

Une nouvelle de Catherine Parent

Machinalement, je verrouille les portes et lance mon sac sur mon épaule. Je me dirige vers le rivage, heureuse d’avoir un peu d’avance pour une fois. Je respire l’air presque salin, le grand air comme on se plaît à le nommer. Puis je redeviens enfant le temps de sauter d’une roche à l’autre. Aussitôt atterri sur la plage, je retire mes chaussures, mes bas aussi. Mes orteils s’enfouissent alors que je déterre les photographies mentales que j’ai prises auparavant, menton relevé sur l’horizon, depuis ma salle d’attente portuaire. Je suis revenue pour les grands airs et les grandes eaux de mon pays, pour son hiver et ses défis, pour les pins rouges et les perdrix, pour les automnes et les façons qu’on a de se consoler la nuit.

 

Pieds nus dans le sable de Saint-Siméon, j’espère l’arrivée du bateau qui aura tôt fait de sortir de la brume pour nous emmener de l’autre côté. Je sacralise cette pause rituelle, à la limite entre tout ce qui devrait me retenir et la promesse de ce qui m’attend. Je jette un coup d’œil aux côtes abruptes de Sa Majesté Nitassinan. Je le quitterai non sans regarder derrière. Je profiterai bientôt du pont pour m’attarder aux montagnes qui emmuraillent ces lieux qui m’ont vu grandir. Je prendrai le large vers l’Est subversif. Autant de possibles que de nuances de gris, autant de regrets que de nuances de bleu.

 

Chaque traversée me rappelle l’immensité du fleuve Saint-Laurent ; Magtogoek, chemin qui marche vers la mer à grands flots. Je considère alors son rôle immuable dans l’écartèlement entre les cascades de la Rivière-du-Moulin, La Baie et la rivière Trois-Pistoles. Entre les forêts des Laurentides, les anses du Bas-Saguenay et les parois rocheuses de Kamouraska. Entre les dunes de Tadoussac et les falaises de la Nouvelle-Écosse. Entre les plages du Lac-Saint-Jean et les sommets enneigés de la Gaspésie. Entre la 138 et la 132. Entre les silhouettes des amitiés qui me composent et qui se déploient sur le territoire, nouées par le pont de Québec et ultimement par les axes nord-sud de la grande ville. Je parcours en secret mes lignes de désir, mille fois empruntées.

 

Le bateau quitte le quai comme la feuille quitte la branche. Nous sommes partis flotter hors de portée.

 

Près de moi, une mère et son enfant cherchent la trace des baleines. Les bélugas sont partout ; ils nagent dans l’imaginaire des passagers, désespérés de croiser l’un d’eux à la surface. Mes paupières sont closes, rouges et jaunes du soleil qui brille enfin. Comme lui, je surplombe les profondeurs. Je me laisse porter par la trajectoire. Je coule en moi. Mes mains glissent dans mes poches et caressent mes ancrages, cherchent ma collection de souvenirs morcelés. Je me déplace lentement pour plus de soleil, pour un peu moins de vent, pour regarder derrière, pour étudier devant.

 

De chaque côté, je devine ces lieux familiers qui m’ont servi de maison. Mais ce qui me semble surtout familier, c’est ce chemin de traverse, ce voyage à cœur ouvert entre passé et futur, départ et arrivée, entre la compagnie et la solitude, entre la plénitude et le manque.

 

Les goélands marins me prêtent leurs cris perçants. Je vole comme eux entre les pieds de vent. Je frissonne, debout sur le garde métallique. Les muscles de mon visage se détendent, sourient à mes fantômes, s’abandonnent aux pensées usées de ma folie cartographiée. Je savoure ce grand écart de l’âme. Je me fais immobile. Je me sens légère au-dessus de cette masse qui gronde à travers les moteurs. J’en profite pour regarder loin par l’étendue marine, me réorienter, me voir minuscule d’insignifiance dans le paysage ; généreux géant. Je respire maintenant la Boréalie à pleins poumons.

 

Je me revois soudain dans de pareilles circonstances : la beauté de la lagune de Venise, l’excitation du détroit de Gibraltar, au moment de quitter l’Europe pour l’Afrique. Je ravive les cicatrices de mon départ de l’île du Nord vers l’île du Sud, entre la mer Tasman et l’océan Pacifique. Le vent du Golfe de la Thaïlande me réchauffe la mémoire. Un souffle dans une vie. Pourtant, toujours le départ me fait retenir mon souffle, me soulève et m’enivre, pour ensuite expirer sur un sol nouveau l’air et les odeurs capturés à l’embarquement.

Chaque fois, je ressens ce même élan de liberté à la sortie. Un nouveau temps, un nouveau chaos à m’approprier. C’est comme si on me lâchait enfin. Comme si chaque fois je te quittais pour te retrouver déjà de l’autre côté.

 

Je suis forcée d’admettre que toujours m’imprègne cette fois où nous sommes partis chasser l’horizon et affronter la route comme si elle était sans fin, comme si le voyage allait durer. Je revis notre fugue impromptue, notre nudité dans la voiture, notre fébrilité à travers les vallons qui mènent au quai de Saint-Siméon ; première escale avant le bout du monde. Je me souviens de toi qui n’avais pas réussi à dormir du tout, de moi, ivre de l’aube et des rêves éveillés que nous allions parcourir ensemble, hors du temps. Au bout de la route se trouvait ce sentiment que l’on ne saurait décrire de peur qu’il meure : la rencontre des étoiles et de l’océan, sensation d’éternité et de haute importance, hantise viscérale, toujours là dans mes valises.

 

Je suis soudainement traversée par cette foi que nous avions d’être nés au parfait moment, d’être condamnés à une quête historique de l’essentiel, d’être ensemble depuis toujours et jamais plus. C’était il y a dix ans déjà, on se moquait bien de la fin du monde. Je m’en souviens. Les Mayas nous avaient trouvé un prétexte pour répondre de notre désinvolte urgence de vivre.

 

Aujourd’hui, déjà, c’est justement la fin du monde qui se moque de nous. J’avance à pas de tortue, carapace d’illusions fanées sur le dos ; habitation durcie par les recommencements, les départs et les retrouvailles. Mes révolutions s’érodent et mon amour se perd dans un éventail d’images et de silences. Je suis en transition entre la fin et la suite, brise-glace dérouté entre deux rives apprivoisables.

 

gestation

Une prose poétique d'Erika Arsenault

moi aussi, je veux être mère ; à huit ans, je savais déjà que mon rêve était d’avoir un enfant : je veux l’installer juste-là, derrière mon nombril, le féconder et l’accoucher

 

je veux devenir une grande maison

 

je les ai regardées longtemps, ma mère et la mer, celles qui mettent au monde, j’ai essayé d’écrire sur d’autres choses, sur la pollution, sur mon corps, sur Montréal, mais ça revient toujours à elles

 

j’ai grandi devant une baie en constante gestation, je l’ai vue porter tellement de choses en son ventre

 

le phoque sur le rocher devant la maison, les méduses chaque mois d’août et la queue des baleines, une fois de temps en temps

 

des vergetures se tracent sur son ventre et elle les expose, fière

 

elles sont fortes, les mères, je me souviens de mon oreille sur le ventre énorme de la mienne et du cordon ombilical sur le tout petit ventre de Mimi, ma sœur

 

je me souviens aussi du jour où maman est allée faire de la plongée

là où la baie se transforme en golfe

 

pendant sa descente, son masque s’est rempli d’eau, elle ne pouvait plus respirer et elle calculait l’immensité de la distance entre la surface de l’eau et son visage

Gestation.TIF
 

je l’imagine et je peine à trouver mon souffle ; je crois que mon cordon ombilical ne s’est jamais coupé, il est invisible et il m’alimente de ses douleurs et de ses peurs

 

arrivée à la surface, elle a pleuré, beaucoup, mais elle y est retournée

tu m’as fait aventurière, comme toi

j’ai dix-sept ans, tu m’accompagnes à la gare de train, j’ai une tente et des chaudrons dans mon sac à dos, je pars en camping au milieu de l’océan Pacifique, sur une île de l’archipel d’Hawaï ; entre tes larmes tu m’imagines entourée d’eau, tu me fais confiance et tu te fais confiance : c’est toi qui m’a appris à nager

 

et, avant que le niveau de la mer n’augmente, que les coraux meurent, que la rivière préférée de Mimi ne devienne opaque, sale, que l’eau potable ne se raréfie, que le soleil brûle tout et que la baie sèche, s’évapore, disparaisse… avant toutes ces catastrophes, quand ma progéniture aura l’âge, je veux avoir le temps, moi aussi, de lui montrer à nager

Mon infini en trois temps

Une suite poétique de Zineb Squalli

mes joues salées

l’odeur du jardin de ma grand-mère

le vrai goût du melon d’eau

ces étés à l’accent

et au soi                           

hybride

 

 

 

 

 

 

devant la porte

j’attends qu’on m’ouvre

les heures jours mois années s’écoulent

le mot de passe

n’arrête pas de changer

 

l’ailleurs

mon seul horizon

 

 

 

 

 

 

 

 

la mer refuge

divise et accueille

mes multiples

 

à moitié

humaine

à moitié

poésie

 

 

je suis l’ambivalence

qui bourgeonne

 
Côte du palais, le 4 février
 

Côte du Palais, le 4 février

Une nouvelle de Mélissa Simard

Le ciel se reflète sur la banquise brillante. Les glaces sont parfaites. Aucun vent. Pas un nuage. Un entraînement comme chaque matin, dans le turquoise de la marée hivernale.

 

Le Pierre-Radisson est amarré au quai. Heureusement, il n’a pas défait toute la glace en miettes. Il a juste sillonné sa voie tranquillement dans le Saint-Laurent, une belle job, ce matin.

 

Les quatre gars et toi descendez votre bête du trailer et la glissez tranquillement sur la neige durcie. Elle frétille d’impatience. Un cirage parfait. Tu sens le sourire des autres à travers leur passe-montagne. Quelques petits coups de crampons et vous y serez.

 

Le rythme de vos respirations est saccadé, mais ensemble, les poussées se synchronisent.

Une routine que vous connaissez par cœur.

Ton canot te connaît par cœur.

La neige est belle. La glisse, impeccable.

 

Le Alphonse-Desjardins rentre tranquillement de Lévis, au loin. Des passagers sur le pont vous observent. L’un d’eux vous envoie la main. Un petit sentiment de fierté s’installe en toi.

 

La mer, la glace, le ciel.

 

Tu repenses au jour où, en compétition entre Rimouski et l’île Saint-Barnabé, tu avais insisté pour mettre la cire la plus cheap. La grosse jaune, que vous l’appeliez. Une cire étrange, dans un gros bloc douteux, qui vaut vraiment rien. Une vraie cire d’amateurs. Les gars te croyaient pas que tu voulais utiliser ça pour une course. Ils t’ont traité de fou. Tu leur as dit que c’était juste un test. Juste pour voir. Ils ont fini par rire tellement que vous l’avez fait.

 

Vous avez failli perdre le canot parce qu’il glissait tout seul sur la neige sèche. C’était magique. Vous n’aviez jamais vu ça. Vous n’en croyiez pas vos yeux. Vous avez recroisé sur votre retour la seconde équipe au classement de la ligue, qui tentait tant bien que mal de vous rattraper. Même en poussant fort, elle ne pouvait pas vous atteindre. Vous avez terminé avec 14 minutes d’avance au pointage. 14 minutes.

 

La mer, la glace, le ciel.

 

Tu fixes un point, au loin. Devant toi, la Rive-Sud, juste en bas du quartier de lune qui pâlit tranquillement dans le bleu matinal frémissant. Tu aimes la sensation de flotter, de marcher sur l’eau, sur la glace. Le fleuve est tranquille. Tu plisses tes yeux pour mieux le respirer et le regarder scintiller.

 

Tu sens tes pieds qui se refroidissent dans tes bottes. C’est toujours de même. Heureusement, tout le reste est chaud. Tu aimes les picotements de la circulation qui revient progressivement quand tu retrouves la chaleur, après l’entraînement. Tu aimes ça, aussi, quand tes muscles se font sentir, le lendemain. No pain, no gain.

 

La mer, la glace, le ciel.

 

Tu regardes le pont de l’Île à tribord. Tu penses à tes deux gars, à comment ça va être plaisant de retourner faire du camping avec eux. Bientôt, les embâcles vont se former et le fleuve va finir par caler. Bientôt, les outardes vont revenir, ça va enfin sentir le printemps. Ça sentira bon la terre qui dégèle, pis ta blonde sera encore plus belle. C’est pas ta saison préférée, le printemps, mais juste pour ça, ça va valoir la peine.

 

La mer, la glace, le ciel.

 

Un craquement.

Jonathan à bâbord lâche un cri.

« On chavire, les gars ! »

Mais t’es le seul à partir.

 

« Accroche-toi, Dave. »

 

Tu le sais, qu’il faudrait, mais tu te mets à dériver. L’eau glacée te coupe le souffle. Te saisit. Tu prends quelques secondes pour comprendre ce qui se passe. C’est pas la première fois que tu tombes. Ça arrive, parfois. L’instant d’après, tu dérives avec le courant du fleuve. Garder la tête hors de l’eau. Faut juste garder la tête hors de l’eau. Commence par remonter. Tu réussis à nager, malgré le poids de tes chaussures en Gore-Tex.

 

Les gars sont encore loin, mais ils s’en viennent vers toi. Tu les vois, il te semble, entre deux bouffées d’air de glace. Ils s’en viennent, tu penses. Ils arrivent… Tu le sais.

 

Les minutes passent.

 

Ils finissent par te rejoindre. Ils te hissent avec tout ton pesant d’eau bien gelée. Tu réussis à rembarquer. T’es trempé de bord en bord. Ton linge se congèle. Il te congèle.

 

La mer, la glace, le ciel.

 

« Accroche-toi, Dave. »

 

Tu t’agrippes aux soubresauts du carrosse jaune, sous ta couverture thermique étincelante.

 

Dispatch : « L’Hôtel-Dieu. Pas équipée pour ce genre d’urgence. Mais, c’est la plus proche. Ils sont prêts à vous recevoir. Bonne chance, les gars. »

 

Au son de la sirène, les ambulanciers, les tympans éveillés, s’attachent au mât. La lumière rouge : pas le temps de freiner. Les chars dégagent le chemin, ils glissent dans la slush de fin d’hiver. L’ambulance tourne le coin de la côte du Palais à une vitesse inégalée, comme si ses roues étaient enduites de grosse cire jaune. Ils ne savent pas comment ça se fait que tes signes vitaux ne soient pas plus bas. Mais t’es encore là.

 

La mer, la glace, le ciel.

 

T’as même pas froid, pis ça, ça te fait peur. Tu repenses à la mer, à tes souvenirs de plage, à toi, enfant. Ton père qui conduit avec le pare-soleil. Ton premier voyage à Ogunquit en famille sur l’autoroute 87. Le bikini fleuri de ta mère, son bonheur qui irradie comme le coup de soleil qu’elle va pogner. Ton petit chapeau avec un petit cordon blanc en avant. Ton premier château de sable. T’aimerais ça en faire un avec tes gars cet été. Faut rester éveillé.

 

La mer, la glace, le ciel.

 

Tu flottes. Ou plutôt, tu marines dans une solution étrange. L’équipe médicale essaie de réchauffer tes organes en faisant circuler une eau saline à l’intérieur de toi. La mer directe dans le péritoine.

 

« Ta blonde s’en vient, Dave. »

 

Tu l’entends s’approcher au loin. Tes oreilles sont comme dans un scaphandre. Tu pleurerais si tu pouvais. Ça réchaufferait tes joues glacées.

 

« Accroche-toi, Dave, criss. »

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