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Photo de couverture du numéro par Élodie Cossette-Plamondon

numéro quatre
Nos dinosaures

Avec les textes

Fossile d'Alizée Goulet

Lointain-meurs : Une étymologie pour les voisins d'Aglaé Boivin

Dans ta valise : García Márquez, ton pays embouteillé et un dinosaure
de Mélissa Ferron

Pluvieuse de Marie-Félix Collette

Lapins de plastique d'Hélène Laforest

Empreinte du son [m] de Béatrice Gagné

La marée derrière soi d'Antoine Beauchamp

Cahier nounours en glitters d'Adrien Lemieux

La théorie des poches de Christine Comeau

Les extinctions de Mélissa Golebiewski

ainsi que les illustrations de Lauriane Florent

 

éditorial

Nos dinosaures, c’est tout ce qui nous précède. Ce sont ces choses qui nous hantent et viennent éclabousser notre être, imprégner notre essence ; ces choses qui saccagent tout, ou encore, nous offrent notre salut.

 

Nous avons toutes et tous notre mythologie personnelle, notre origin story. Ces fondations qui font de nous ce que nous sommes à ce jour. Est-il possible de déterrer ce qui a été enfoui, de creuser au plus profond de soi pour en repêcher les morceaux ?

 

Pour clôturer notre première année, en même temps que les canicules estivales ​​– on l’espère ! –, nous vous offrons de faire le tour des vieilleries; de lire ces reliques qui se sont insinuées en nous sans que nous nous en rendions compte.

Venez visiter les souvenirs fossilisés des autrices·teurs de ce numéro, qui dépoussièrent ce qui tentait de disparaître, sédimentent les réminiscences et sèment un point d’ancrage par leurs mots dans l’espoir d’éviter l’extinction.

 

Coralie Plante

Collabo-touche-à-tout

 
 
Fossile.TIF

Photographie par Coralie Plante

Fossile

Une suite poétique dAlizée Goulet

Mes os sont faits de sucre et de pâte à modeler. Disloquée, des blocs Lego dépareillés aux jointures, je gratte encore la boue sèche entre mes orteils, ramasse les soldats morts dans le carré de sable. Je demande pardon à cette enfance échangée contre de nouveaux jouets. Mon corps est bien brisé maintenant, courbé comme mon ancien Slinky multicolore :

 

dans l’escalier, je n’ai appris qu’à tomber. 

Ce qui reste continue de périr, mes bricolages de faner. Je n’ai plus de colle blanche pour réparer mon ossature, ni de crayons feutres pour colorer mes yeux. Les nerfs en cure-pipes tordus, les artères bouchées de plumes rosâtres ; j’écoute ma chair se fatiguer contre des chemises de labeur. 

Au fond du ventre se cache un coffre au trésor. C’est pour le déterrer que je vomis. Archéologue, je balaie des années de poussière ; je pagaie contre la rivière acide de mes rejets ; je creuse, avec ma pelle en plastique, des trous que je ne referme pas. Je respire un peu, le soir, je deviens ce terrain de jeu à abuser jusqu’à l’appel – un écho maintenant – de l’heure du souper. 

Lointain-meurs: une étymologie pour les voisins

Une nouvelle d'Aglaé Boivin

Notre chienne est morte, je suis entrée à la maternelle. Depuis, je n’ai jamais reparlé. On pense que je parle, bien sûr, mais c’est faux. Je n’ai parlé qu’au frère, et à quatre ans, j’ai arrêté. Je vais mourir avec un seul interlocuteur à mon actif. Aussi bien mourir maintenant ? Non. Ma bouche existera, au moins comme son cadavre. Au moins comme mon trésor. 

 

Lointain-Meurs. Lointain-Meurs, Lointain-Meurs, Lointain-Meurs.

Avoir du vocabulaire. Pouvoir dire : notre chienne est morte. Ce n’est pas suffisant. Savoir compter. Sans doute, il faut aussi pouvoir dire : notre chienne est morte quand j’avais quatre ans. Mais non, pas « notre » : ma ! Ma chienne est morte quand j’avais quatre ans. Mieux.

 

Tourner autour du jardin, en équilibre sur les morceaux de bois qui retiennent la terre, en écartant les bras comme les oiseaux. Entendre les oiseaux crier. Crier comme un oiseau en regardant le frère, pour que le frère regarde et voie un oiseau.

 

Le frère regarde.

Je vole. Tu ne voles jamais.

 

Chienne. Bouche. Dent. Voiture. Les mots-étiquettes, au verso desquels je vois l’image d’une chienne. Écrabouillée. Avec une grande bouche dont les dents ont été remplacées par de petites voitures rouges. Et je comprends tout : ma chienne avalée, la dent qui fait mal, la couleur du sang. Non. Une seule image par mot. Séparer les mots. Découper le papier pour séparer les mots. J’hésite à découper Lointain-Meurs. Je pose les ciseaux, chiffonne le papier, le cache au fond du bahut.

La chienne aboie parce qu’on crie comme des oiseaux, les voisins nous crient après parce que la chienne aboie plus fort que tous les oiseaux réunis. J’apprends que la chienne n’a pas de bec, comme moi, mais pas comme moi. Juste un peu plus comme moi que comme un oiseau. Le frère non plus n’a pas de bec, mais pas comme la chienne : comme moi. Avec le frère, je parle. Je parle sans m’arrêter, sans respirer, sans air, la bouche haute dans les airs comme un oiseau. Lointain-Meurs ! Lointain-Meurs ! La gravité nous retient tous sur cette terre, et nos cris n’y peuvent rien. Il paraît qu’il faut y vivre et y mourir, parce que.

           

Je ne crie pas quand la chienne meurt. Je regarde le frère.

Nous rions. Plus tard, je pleure en calculant l’accélération d’une voiture rouge.

 

Au jardin, je fais ma place dans le trou, entre les pattes de la chienne. La chienne creuse la terre jusqu’à la Chine. Moi, j’avale la Terre entière, je n’en fais qu’une bouchée en regardant le frère qui tourne et tourne. Le frère est notre Soleil. Je mange la Terre et toutes ses miettes pour que le frère s’échappe de l’orbite.

Les voisins nous observent par les trous de la haie. Ils cherchent nos peaux : couleur ver de terre. Ils nous crient d’arrêter de lancer la terre comme une chienne, d’aboyer comme une chienne, de courir comme une chienne… Ils ouvrent grand leur bouche comme chez le médecin, je vois leurs dents. Des dents méchantes. Des dents d’enfants qui torturent les vers de terre. Alors je sais : la Fée des dents n’existe pas.

 

On ne répond rien. Les vers de terre n’ont jamais obéi aux ordres des voisins.

 

La haie n’est pas une plante verte. Ses feuilles ressemblent aux plumes effilochées que je trouve dans le jardin, ces plumes qu’on m’interdit de ramasser. Les oiseaux donnent des maladies. La haie parle, elle crie comme un oiseau malade et je n’y comprends rien. Le frère comprend, lui. Le frère n’est pas un oiseau, mais il comprend la haie. Je cherche le jardin pour trouver le frère. La chienne renifle les feuilles de toutes les plantes et elle en mange les fleurs pour qu’on voie mieux. 

           

Il n’y a plus aucune fleur dans le jardin et je ne vois toujours pas le frère.

JE NE VOIS PAS LE FRÈRE.

 

J’écoute la haie sans comprendre. Son vert me donne des coups dans les orbites. Je ferme les paupières. Puis les ouvre plus grand parce que, déjà, j’ai peur de ne plus jamais souffrir de mes yeux. J’écoute la haie encore. Cette fois elle me dit : c’est Lointain-Meurs. La chienne aboie, me tire par le pantalon de terre. La haie répète : Lointain-Meurs. Lointain-Meurs, Lointain-Meurs, Lointain-Meurs. La chienne n’a pas de vocabulaire, mais elle n’en a pas besoin et elle ne compte pas jusqu’à trois avant de sauter dans la haie. Moi, je ne connais pas encore l’expression pour avoir la chienne de suivre ma chienne.

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Je dois avoir atterri non loin d’ICI, dans une page (encore) blanche de Lointain-Meurs. Je pense que c’était sur le frère (c’est peut-être ce qui va le tuer). Il devait avoir le visage rassuré, souriant même, grâce au léchage de la chienne. Je sais que tout le monde avait des branches tout le tour de la tête, et je suis presque certaine que personne ne savait compter, même si je me souviens de six yeux : ils étaient bel et bien ronds. Nous avions le regard increvable.

 

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * 

           

Aujourd’hui, je peux dénombrer les trésors, ces sous confiés à Lointain-Meurs sans compter, les bijoux qui reposent aux côtés des Kinder Surprise, les petites voitures rouges qui n’avaient pas encore tué notre chienne et les dents oubliées de la Fée… Je voulais y enterrer la chienne, mais je n’ai pas pu à cause des voisins à qui appartient, paraît-il, un peu aussi cet espace entre les deux haies ; ils risquaient de tomber dessus, de crier et de l’appeler cadavre au lieu de trésor. Cadavre. Trésor. Ne jamais découper le papier pour les séparer. Toujours pouvoir penser : le cadavre de notre chienne est son propre trésor.

 

Dans ta valise: garcía márquez, ton pays embouteillé et un dinosaure

Une nouvelle de Mélissa Ferron

L’interphone de ma classe grésille. On m’informe que ta famille et toi souhaitez me rencontrer. Je ne sais pas quoi répondre ; je ne t’attendais pas avant demain, jour de la rentrée.

« Il faut éviter l’accueil non prévu », recommande-t-on dans la paperasse de la Commission scolaire. Ouais, bullshit. Je froisse l’incohérence et la lance vers le bac de recyclage déjà plein à ras bord. Mon tir rate sa cible. J’ai toujours été nulle au basket.

*

J’ai neuf ans. Je suis fillette et genoux cagneux ; j’ai l’insouciance édentée de ceux qui ne savent pas encore. Mon temps trotteur se compte en grincements de balançoire. L’enfance se berce et la Terre tournoie. De la main, j’effleure la poche arrière de mon short. Les cartes de hockey O-Pee-Chee que je viens d’échanger avec Phil, le voisin d’à côté, en déforment le tissu. Leur présence me rassure.

La ténacité des souvenirs est chose inexplicable. J’ai oublié la sonorité des voix précieuses et l’odeur de mon premier jour, mais je vois encore l’oiseau échoué sur l’herbe jaunie. Le vent ébouriffe ses plumes. On dirait qu’il respire encore, mais je devine la mort même si elle ne porte pas de croix. Je sais que l’immobilité du volatile n’est pas normale, que s’il avait été vivant, il m’aurait entendue, m’aurait peut-être même fixée de ses petits yeux noirs. S’il avait encore été moineau, corbeau ou pigeon, il aurait gonflé son corps de baudruche, aurait déployé ses ailes, porteur d’une ombre ample, puis se serait envolé. Mais ce n’était plus qu’une carcasse éventrée. Les asticots lui grugeaient déjà le flanc. J’ai vomi sur mes chaussures.

 

Chacun ses drames. Les miens se résumaient à une carte de hockey en double et à un oiseau crevé.

 

*

J’entends des pas dans le corridor. Ce sont les vôtres, les tiens, ceux d’une famille qui, il y a deux mois, a tout quitté pour venir s’installer ici. J’ouvre ma porte en souriant. J’ai le cœur funambule. Vous êtes tous là – ton père, ta mère, ton frère aîné, le traducteur fourni par je ne sais quel organisme, la technicienne en éducation spécialisée et toi, niño. De toi, je ne vois qu’une main cramponnée à celle de ta mère et un regard cerné au milieu d’un visage lunaire. Et toi, que vois-tu de moi ? Je t’en prie, ne me prête pas tous les visages de mon pays. Ne vois pas en moi la cause de ton exil ni la froidure de l’hiver à venir. Je n’ai pas ces prétentions d’un océan à l’autre. Si tu savais comme je me sens petite en ce moment ! C’est que je connais l’empreinte des premières impressions. Elles sont si tenaces ! Je refuse ce rôle ingrat. Je refuse d’être ce souvenir que tu porteras toujours, celui des balbutiements et des jours qui chancellent quand on souffre, celui d’une culture obligée. La tâche me paraît insurmontable.

Je te salue, mais tu ne me réponds pas. Je ne parle pas ta langue et toi pas la mienne. Vois-tu, il y a des frontières qui s’érigent dans bien des regards, mais je te jure que malgré tout, je trouverai les gestes pour émietter cette distance. Et un jour, je ne sais pas quand encore − l’inconnu n’est pas comptable −, nous traverserons ce no man’s land ensemble.

 

*

L’enfance : un petit bout d’histoire qui croît, des espadrilles trouées et des « il était une fois » qu’on recopie dans un cahier de calligraphie. La mienne a été ordinaire ; le bonheur est souvent choses banales.

Dans ta valise.TIF

La tienne, niño, est née ailleurs. Elle s’est envolée du sud au nord et s’est maintenant posée dans ta main crispée. Ouvre-la pour que je puisse en déchiffrer les lignes, tends-la-moi et j’en ferai un pont entre deux rives.

*

 

Ton histoire est méridionale et enfant de La Violencia ; la mienne creuse des révolutions tranquilles et entaille l’érable au printemps. Entre nous, toi l’enfant et moi l’adulte, un millénaire, un continent immense plissé en accordéon. Ton pays, auquel on t’a arraché, n’est pour moi qu’une étendue rosée sur un globe terrestre. Une terra incognita.

Qui es-tu ?

Parce que j’ai de la difficulté à concevoir que l’on puisse quitter une terre où l’on vivait heureux, je te dessine un passé tourmenté. Ici, des fusils qui piaillent à tes oreilles et des barbelés ; là, des bonshommes allumettes dans le ventre de ta casa. Je te vois presque, le corps recroquevillé dans un coin de ta chambre, les mains sur les oreilles. Tu pleures.

Savais-tu que, naguère, ta ville avait été le royaume d’un cartel de narcotrafiquants ? Connais-tu la généalogie de tes ancêtres ? Mais je m’égare… Tu n’es qu’un enfant : les souvenirs que tu portes sont sûrement beaucoup plus colorés que ceux que je dépeins. Demain, je te donnerai des crayons et te demanderai de me les raconter.

Mais sur la feuille, tu dessineras un dinosaure.

Comme toi, les premiers cartographes imaginaient des monstres au bout du monde. Puis, ils ont roulé cet univers plat et en ont fait des télescopes. Et enfin, ils ont vu qu’au-delà de l’horizon, il y avait une maison.

*

Les spécialistes m’avaient prévenue : l’adaptation ne serait pas facile et ça prendrait du temps avant que tu parles. L’important, c’était d’abord de se préoccuper de ton bien-être ; pas de te mettre des mots en bouche comme on gave une volaille. Mais je ne m’étais pas attendue à cette passivité du corps. Tu étais là, affalé sur ta chaise de plastique, le regard perdu au loin. Présent, mais absent. En français, on désigne cette scission du corps et de l’esprit par l’expression « être dans la lune ».

mais toi, où étais-tu réellement ?

pâlir l’instant pour être un disparu

plié dans une valise, entre deux langues

l’une de sel, un doux babil

garder le fort et le Rio sujet ;

l’autre est glas et lettres pénibles

tu en effaces les gratte-ciel attachés

et la blondeur des voyelles

ses accents te rappellent

l’été des exilés

 

ferme le poing

sur le pays qui t’échappe

graves-y les bruits et les formes

le dos de la montagne les toits bleus

ton lit de fer et les soupirs

dis adieu et suis le fil

d’un fleuve traduit

pour toi

dans un hublot

Tu t’emmures dans tes souvenirs pour ne plus voir ta plaie.

*

 

Ma langue est mon squelette. À mesure que je grandissais, elle s’est étoffée puis affermie. Elle a été normande, un îlot dans le creux de phrases caravelles. Mes aïeux l’ont rabotée. Hier, c’était un champ défriché ; aujourd’hui, c’est un arbre fier mais fragile qui fait le guet.

J’ai enlacé les mots de Miron, Vigneault, Ducharme et Tremblay, je les ai tricotés en une longue écharpe bigarrée, la mienne au toucher, mais la leur en chanson. Chez moi, les livres jabotent et la poésie frange mes fenêtres. Ma langue, je la parle, je l’écris. Elle est taches d’encre et mots d’amour ; mais, parfois, elle ne sait pas éteindre la douleur.

Je sais que ce n’est pas la tienne et qu’elle exige adresse et rigueur. Le jour, ses bruits s’immiscent en toi, dans ta tête et au bout de tes doigts, ils se gonflent le poitrail et jouent à l’envahisseur armé. Alors toi, fils de Bolívar et de Santander, tu te braques et te défends. Ta stratégie ? Coudre tes lèvres. La langue honnie finira bien par étouffer faute d’air frais. Je ne te force pas à répondre : je comprends très bien qu’elle est bouc émissaire. Tu l’imagines responsable de tes nuits blanches et de ta solitude. Tu la trouves sauvage, indomptée, avec toutes ses exceptions et ses sonorités nouvelles. Alors, la parler ? Jamais ! Ça signerait ta reddition et te révèlerait traître.

Le soir, couché dans ton lit, tu caresses ton pays embouteillé. Tu voudrais tellement y retourner…

*

Aujourd’hui, j’ai raconté une blague.

Et tu as ri.

 

Ta muraille de pierre se lézarde et enfin, la lumière peut t’éclabousser. Ce n’est qu’un début, je le sais, une avancée hésitante, mais le lien s’est tissé. Et je serai toujours au bout pour te tenir. Quoiqu’il arrive.

*

Le petit garçon qui se balançait seul aux récréations est maintenant entouré d’amis. Il porte tuque, mitaines et salopettes et dresse des bonshommes de neige dans la cour. Il ne parle toujours pas, mais chaque jour, un dessin m’attend sur mon bureau. Des arbres lourds de fruits, des arcs-en-ciel, des enfants-allumettes ou, tout simplement, un dinosaure.

 

[1] GARCIA MARQUEZ, Gabriel. Cent ans de solitude, Paris, Éditions du Seuil, 1968, p.53.

[On] voulait dire par là qu’au fur et à mesure que le malade s’habituait à son état de veille, commençaient à s’effacer de son esprit les souvenirs d’enfance, puis le nom et la notion de chaque chose, et pour finir l’identité des gens, et même la conscience de sa propre existence, jusqu’à sombrer dans une espèce d’idiotie sans passé.[1]

 

Pluvieuse

Un poème de Marie-Félix Collette

Je m'égare à peine entre deux moments
Dans la luisance d'une nostalgie

Le regard flou, l’intention hésitante
Je soupire un peu d'air


Je viens d'aller voir 
Si tu m'attendais pas toujours 
Quelque part dans une promesse
Pour qu'on aille sauter la clôture 

Nous déverser ensemble ailleurs
Dans l'émoi de nuages roses 
Attachées comme des cerfs-volants
L’une à l'autre dans l’orage

Il me reste de cette ficelle-là
Quelque part dans les souvenirs
Entre la rougeur de tes joues
Et le goût amer d'un pamplemousse

Entremêlée à tout le reste

Et à mes doigts, au fond de ma poche

 

J'avoue trouver l'émotion distraite

Et mes cheveux trop courts 
Pour qu'on se cache derrière 

À se choisir comme on savait faire

Quand ton frisson me rejoignait 

Et la ligne trop fine

Pour qu’on s’hésite encore demain

lapins de plastique

Une nouvelle d'Hélène Laforest

Dans les yeux des peluches passe une énergie pure. Je les regarde se fixer. Luc et Picotin. Un fil semble les relier. Ténu, invisible.

 

Leurs globes oculaires ont beau n’être que des sphères de plastique noir, ils sont la porte d’une communion d’esprits. Leur cerveau a beau n’être composé que de mousse de polyester, il y circule des idées de grandeur. Leur cœur, fait de la même mousse, pompe des émotions vives. Les billes de plastique qui alourdissent le bas de leur corps les retiennent de s’envoler.

 

Dans les yeux de Luc et de Picotin, un lien puissant. Et moi qui les regarde avec une semblable intensité, je capte et bois cette corde de lumière. Je ressens ce qu’ils ressentent. Je suis Luc, je suis Picotin.

 
Lapins de plastique

Sans cligner des yeux, même si je commence à avoir mal, je rapproche les deux lapins. Des sensations aussi agréables qu’insupportables pétillent dans mon ventre.

 

Je ne fais pas partie de l’histoire. Mes mains animent les créatures moelleuses, leur insufflant une vie qui, autrement, resterait coincée derrière leurs yeux brillants.

 

Luc et Picotin en tête-à-tête dans une maison de carton, réunis autour d’une boisson chaude. Luc et Picotin dans une voiture verte pas tout à fait à leur taille, roulant vers l’autre bout du monde. Luc en danger de mort, Picotin qui le sauve de justesse. «Merci, Picotin, merci merci. » Picotin tuant par accident un ours brun qui passait par là, parce qu’il a eu peur. Vilain Picotin. «Mais j’ai pas fait exprès ! » Punition : quatre minutes sur l’ampoule.

 

Tandis que j’imagine sa souffrance, mes viscères se tordent d’un agréable malaise. Puis une odeur vraiment bizarre pénètre mes narines. Je soulève Picotin, dont le ventre est en train de fondre. Des billes cuisent dans la lumière. Oh non, oh non, oh non ! Comment je vais expliquer ça à Maman ? Dans mon cœur, du plomb liquide. Je me sens idiote, j’aurais dû savoir. J’aurais dû savoir. Même si on ne m’a jamais appris que la peau pouvait fondre. Même si on ne m’a pas expliqué comment se blessent les peluches. En plus, je me sens coupable envers Picotin. Il n’avait pas fait exprès, c’est vrai, il ne voulait pas être méchant. Est-ce que Maman pourra l’aider à garder ses billes ? Je suis triste parce que c’est mon préféré et qu’il ne sera plus jamais pareil (Maman peut opérer mes amis, mais quand ils reviennent, ils ne sont plus tout à fait les mêmes). Je suis triste parce que c’est ma faute. Picotin ne dit rien. Il a très mal. C’est beaucoup d’émotions dans mon petit corps, dans mon petit cœur, dans mon cerveau embryon. C’est un peu la fin du monde.

 

Je dirai à Maman que je l’ai échappé sur l’ampoule. C’est presque la vérité. Tout sauf lui raconter mes jeux. Ça ne regarde personne. C’est à moi. Rien qu’à moi. De toute façon, elle ne comprendrait pas. Elle n’a pas de peluches, elle.

Empreinte du son [m]

Une nouvelle de Béatrice Gagné

D’or et d’obérée,

je m’embrase, je m’enrage, je me décapsule.

 

La lecture de ton nom dans mon actualité virtuelle.

 

Une réponse à un commentaire qu’on peut décrire de cargo-conne. Il me semble qu’avant tu étais plus évolué – faut croire que tu t’es déculturisé.

 

Je m’abreuve quand même de cette désinvolture scaphandre. 

 

L’envoûtement d’une décennie qui s’accroche – encore sans ma permission.

 

Du délestement qui me pourlèche l’ennui.

 

J’aurais pu parvenir à vraiment t’enfouir, mais Google Maps – lire ici Tinder – me rappelle que moins de 250 mètres nous séparent.

 

On pourrait pratiquement dire qu’on crache le même air.

Mais ça serait relativiser, et on est pas rendus là.

 

Je fouille dans mon débarras émotionnel pour le trouver, pour te trouver.

 

Au fond d’un tiroir, je m’empare de ma déchéance. Mon exutoire. Un journal vide. J’avais pas grand-chose à exhumer faut croire. Juste toi. Je sais ce que je vais y trouver à l’avant-avant-dernière page. Pas la dernière, car ç’aurait été trop obvious.

 

Je tourne et…

déchirement littéral, papiertal. Un vide et l’inscription « page 248 ». 

 

Un sourire – un faux – s’agrippe, s’essouffle, à soif. À soif d’un dégoût qui ne vient pas.

Ce n’est que le début, jamais la fin. Avec toi, ça peut jamais être la fin.

 

Tu t’accroches et galvanises l’eau viscérale.

 

Sans regarder où je vais, je m’engage dans la mauvaise sortie. Un pied devant l’autre, je fonce dans le mur à cœur colmater au Duct Tape.

 

Un livre tombe. Je le ramasse et l’ouvre 248 pages plus loin.

Damnation ou erreur bancale.

 

Tu es là. Le bout de papier aussi.

Le plus important, le plus méprisant.

 

Le gribouillis d’un vieux « Je t’aime » s’agrippe à ton nom en capitales, barré, puis retracé, barré puis retracé.

 

Si seulement il pouvait juste finir par disparaître. S’effacer. Mais il est aussi persistant que des dents-de-lion au printemps.

 

Je le barre à nouveau. On sait jamais.

Du feutre noir, ça va peut-être faire effet.

 

Cette fois.

 
La marée derrière soi

Je n’ai jamais vu ma grand-mère sourire. Pendant que ma mère continue de faire défiler les photos de l’album qu’elle vient de trouver sous les gratte-ciel de revues et de jeux de société, mes yeux sont arrimés à l’image que je tiens entre mes mains, celle où ma grand-mère, âgée tout au plus d’une vingtaine d’années, s’efforce de maintenir son brushing contre le vent. Entourée de ses amies, je la vois qui rit, les yeux fermés, dos à la mer. J’étudie et je contemple ce cliché. Je le laisse me ramener à une époque que je n’ai jamais connue. Il me rassure, me conforte, dans l’idée que ma grand-mère, ma mamie, Thérèse, ne s’est pas toujours sentie blessée par la vie. Qu’au fond d’elle, la douleur n’a peut-être pas encore effacé ces après-midis à la plage, ces rires enterrés par le son des vagues.


Je tends la photo à Thérèse. Assise à ma droite. Je la laisse se regarder, se rappeler de ce qui a déjà été. À l’été mille-neuf-cent-soixante, l’odeur de sel dans ses cheveux, la marée montant derrière elle, ma grand-mère ne savait pas encore qu’elle se marierait. Elle ne savait pas que Louis et elle achèteraient un petit appartement tout près de la rue Saint-Jean, qu’elle irait tous les deux-trois jours à la Pâtisserie Simon chercher du pain, des croissants et des palmiers. Elle ne savait pas que Louis accepterait un emploi, qu’il deviendrait ainsi l'un des plus grands directeurs de banque de la province, qu’ils déménageraient dans le Vieux-Lévis, dans une maison plus spacieuse, loin du vacarme de la ville. Elle ne savait pas qu’ils auraient ensemble un garçon, et que trois ans plus tard, elle accoucherait de ma mère. Elle ne savait pas qu’elle resterait à la maison pour les élever, du matin jusqu’au soir, alors que Louis coucherait parfois dans leur vieil appartement de Québec, lorsqu’il ne serait plus capable de conduire jusqu’à elle. Elle ne savait pas qu’elle passerait ses étés à inviter sa famille, ses voisins, autour de la seule piscine creusée du quartier. Elle ne savait pas qu’elle serait seule

 

La marée derrière soi

Un récit d’Antoine Beauchamp

Photographie aussi fournie par l'auteur

pour acheter et steamer les roteux des enfants. Elle ne savait pas que les soirées se termineraient entre frères et sœurs, pour jouer aux cartes, en s’esclaffant, en s’étouffant dans la fumée qui fuyait les cendriers pour s’imprégner dans les murs jaunis du sous-sol. Elle ne savait pas qu'elle devrait s’excuser des retards, des absences de Louis, qu’elle devrait répondre instinctivement aux invités qu’il devait encore être en ville, au bureau ou au bar. Elle ne savait pas qu’elle l’obligerait à dormir sur le paillasson les soirs où il ne l’aurait pas téléphonée, où il reviendrait en même temps que l’aube, où il ne se souviendrait plus de quelle clé se servir pour ouvrir la porte d’entrée. Elle savait sûrement qu’il la trompait depuis des mois, que l’appartement de la rue Saint-Jean était devenu l’Eldorado de l’ébriété et des infidélités. Elle ne savait pas que des années plus tard, mon père et ma mère croiseraient régulièrement Louis au restaurant, dans la rue, dans des soupers corporatifs, enlacé aux bras d’une autre. Elle ne savait pas que mon père le menacerait de tout raconter à ma grand-mère, mais qu’il ne dirait rien, pourvu que Louis ait au moins le respect de lui avouer par lui-même. Elle ne pouvait savoir qu’elle perdrait la maison, qu’elle devrait se trouver un premier emploi à cinquante-cinq ans, qu’elle devrait refaire sa vie en moins de vingt jours. Elle ne savait pas qu’il emménagerait avec sa maîtresse dans une maison qu’il avait déjà achetée, qu’il ne contacterait plus ses enfants. Elle ne savait pas qu’il quitterait son poste pour faire fortune dans l’immobilier, qu’il perdrait toutefois son nouvel emploi, qu’il laisserait l’alcool le consommer, que sa nouvelle femme partirait pour la fin de semaine, qu’il terminerait une bouteille à dix heures le matin, qu’en se levant, il ferait tomber avec lui la table en verre près du divan, qu’il s’y couperait par accident, qu’il ramperait sur la moquette, qu’il tenterait de se rendre jusqu’au téléphone, d’appeler les secours, sa femme, ses enfants, mais qu’il serait trop ivre pour composer un numéro.  

 

Ma grand-mère dépose tranquillement la photo sur la table. Impassible. Les yeux rivés sur cette femme imprimée sur le papier glacé. Là, tout près des assiettes et des verres inachevés, cette photo renferme un récit, un instant, un sentiment qu’on ne peut désormais qu’observer, que se souvenir, sans jamais plus y toucher. Je me rappelle avoir déjà lu qu’à l’apparition des daguerréotypes – ces impressions sur métal connues comme l’ancêtre de la photographie –, la brillance et la précision de l’image avaient mené les gens à croire qu’une parcelle de l’âme du modèle s’imprégnait elle aussi sur la plaque. Comme si l’impression n’avait pas seulement reproduit l’image de la personne devant l’objectif, mais qu’elle avait capturé, fixé, une partie de son être, un fragment de ce qu’il était jusqu’au moment même de sa réalisation. Comme si nous y laissions, nous morcelions, nous immortalisions, à travers chacune d’entre elles, une part de ce qui nous compose, de nos joies, de nos peines. Ce qui rend les photos si fascinantes, c’est peut-être cette voix qui les traverse. C’est cette personne qu’on y laisse.  

Cahier nounours en glitters

Une prose d’Adrien Lemieux

Un p’tit cahier à spirale du Dollo

a'ec une couverture bleu flash

garnie de nounours en glitters rose-mauve-orange.

 

Un journal intime.

 

Que je m’étais acheté moi-même

en secret

a'ec mon argent de poche.

 

Que j’avais caché dans l’fond du tiroir de ma table de chevet, en d’sous d’une boîte à chaussures remplie d’photos en double, trésors de caméras jetables. Des photos d’mes chats, des photos toutes noires, des photos d’amis qui dansent, qui grimacent, qui sourient ; des photos de Beyblades, de la chute Montmorency, de mon ex de 5e année, de pissenlits, de moi en mode selfie-pas-cadré, pis encore d’autres photos d’mes chats.

 

En d’sous d’la boîte : mon journal était safe. J’pouvais me confier sans craindre que mes parents – ou, pire encore, ma sœur – lisent c’que j’avais su' le cœur. Pis, même si y l’trouvaient sous ma boîte, qu’est-ce qu’y auraient donc pu penser d’un journal aussi laid, aussi juvénile ? Que rien de pertinent pouvait s’trouver d’dans.


Mais c’que j’avais à confier, c’tait gros.

Non, c’tait immense

ça dépassait le réel

ça allait au delà de c’qui était concevable

ouais, c’tait inimaginable.

 

J’avais des feelings.

Pour des garçons.

La honte.

 

Sauf qu’y était pas trop tard pour changer ça. Armé des pages lignées de mon cahier à nounours en glitters et de mes crayons Staedtler, j’arriverais sûrement à m’purifier. Peut-être que si les mots étaient sur papier, les pensées resteraient là y too. Peut-être que j’serais libéré.

 

Les mots faisaient trop peur : j’devais les barrer pour conjurer l’mauvais sort.

 

G̶A̶Y̶ 

 

Mon journal s’est transformé en une longue série d’improvisations solo, style libre, d’une durée d’une page et qui avaient pour thème : les choses qu’on ne peut pas avouer aux autres de peur qu’ils ne nous aiment plus.

 

La peur qui m’habitait, celle qui me rongeait de l’intérieur, a eu l’culot de s’métamorphoser en plaques partout sur mon corps. Comme si a voulait m’exposer, la crisse !

 

J’avais beau me purger dans mon p’tit carnet cucul, j’arrivais pas à guérir.

 

J’continuais de trouver

qu’les garçons étaient beaux

qu’y sentaient bon

qu’y étaient drôles, charmants, touchants !

 

Comment est-ce qu’y osaient me faire frissonner de même ?

Comment est-ce que ça s’faisait que je frissonnais de même d’vant eux ?

Comment est-ce que j’tais censé gérer mes frissons ?

Comment est-ce que j’tais censé dire à l’un d’eux qu’y m’donnait des frissons ?

Moi, j’connaissais juste les mots qu’on écrit dans un journal que personne doit lire.

 

Pis peu à peu, les « Cher journal » se sont distanciés les uns des autres

jusqu’à la dernière entrée

sur la dernière page du cahier nounours :

 

23 mars

Cher journal,

Je suis

GAY

 

Trois lettres écrites en gros.

Intactes.

 

J’avais pu rien à faire d’autre

que de l’accepter.

 

Sur la page du 23 mars, je l’avais écrit, non pas pour que mes pensées s’échappent, mais pour les regarder, les relire pis, un jour, les apprécier.

 

Dans ce journal intime, vestige de l’époque deux-mille-fluo

j’me suis fait mon coming out.

 

Pis c’tait pour sûr le pire que j’ai jamais eu à faire.

 

La théorie des poches

Un poème de Christine Comeau

Crème glacée limonade sucrée

au fond de la poche de mon K-Way

 

un pétard à mèche 

deux gommes Bazooka

un caillou blanc

un autre brillant

une bille King Kong

un Slinky rose

un bouchon d’Orange Crush

une poignée de sable

trois jujubes surettes

un dinosaure en plastique bleu

une craie blanche

deux cennes de luck

un macaron des Ninja Turtles

une clé rouillée

une fleur fanée

deux dents de lait

dix doigts collants

 

maintenant 

on me vend des robes qui n’ont même pas de poches

c’est pour ça que j’ai une sacoche

mais plus rien d’intéressant

à mettre dedans

La théorie des poches
 

Les extinctions

Une nouvelle de Mélissa Golebiewski

Allô ? Quand est-ce que tu reviens à la maison, là ? J’ai mis tes affaires au garage, il faudrait que tu viennes faire le tri, c’est urgent.

 

C’est urgent : c’est humide. La maison est construite à flanc de pente, elle est à demi enterrée. Le garage donne sur la rue. La rue est devant le marais. Le marais est devant le fleuve. Dans le fleuve, il y a principalement de la boue et de l’eau et du sable. Sur le fleuve, il y a des dragues qui viennent chercher le sable pour le rapporter dans la mer.

Dans le garage, il y a une source.

Une vraie source, qui coule d’un vrai rocher. Un lent filet, des fois presque rien, ça dépend des jours. On s’en est rendu compte en achetant la maison. C’est pas Lourdes non plus, pas de quoi remplir des bouteilles, personne n’y a vu la Vierge et personne n’y vient pèleriner, mais régulièrement on va voir la source et on est inquiètes. Comment est-ce qu’on va bien pouvoir la faire tarir ?

Après quelques années d’inquiétude, on finira par enfermer la source dans un cube de béton. Pour de bon. Pas de guérison miraculeuse.

Ça fait trois mois que je te demande, ça commence à faire. Il y en a pour un week-end, à tout casser. J’ai besoin de savoir ce que tu gardes, ça prend de la place et puis c’est urgent, tu sais comment c’est le garage, ça va s’abîmer.

C’est déjà abîmé.

Comment je peux le dire autrement ? L’enfance a été mise au grenier quand on a emménagé dans la maison à la source. Un grenier, un vrai, celui de mes grands-parents. Avec les poutres apparentes et une petite lucarne obscurcie par la poussière. Mais la poussière ne leur appartient pas, elle était là avant eux. Eux, ils ne sont là que depuis un an, peut-être deux : depuis qu’ils ont vendu la maison de la famille, entre l’église et la boulangerie. Une vie avant ça, ils avaient déjà quitté la maison en bois de la cité ouvrière en bord du fleuve. Ils n’ont probablement pas emporté leur poussière avec eux – ou alors dans les interstices, dans les plis, entre les feuilles, sans y penser.

L’enfance prend la poussière toute neuve de mes grands-parents dans le grenier. On n’y monte jamais, parce qu’il faut sortir l’échelle, parce que c’est dangereux et parce que… pourquoi y monter ? On n’a besoin de rien puisqu’on se rappelle ce qui s’y trouve : un lit de poupée fait sur mesure, l’imitation d’une grappe de raisins très réaliste, un pupitre d’école des années 50.

 

Le reste, on l’a donné, ça pouvait toujours servir à d’autres.

 

*

 

Tu vas voir quand tu viendras, la chambre est super. Tu ne vas pas la reconnaître. J’ai enlevé le linoléum, y avait des trous dedans, je ne sais pas comment tu avais fait, bref, j’ai mis du parquet et ça rend vraiment bien avec le bleu, j’ai choisi un bleu un peu turquoise, mais plus foncé. Et puis, j’ai gardé ton matelas, mais j’ai mis une banquette, ça fait un couchage en plus.

 

Effectivement, je ne l’ai pas reconnue et je l’ai immédiatement détestée.

Même le linoléum jaune de type « poussin anémié », que j’ai sciemment esquinté en espérant que moi aussi j’aurais du parquet un jour, comme dans l’autre chambre. Même lui je le regrette. Dans cette nouvelle chambre, j’ai très mal dormi une fois ou deux. C’était une chambre d’amis. Je n’étais pas une amie. Dont acte.

Pendant ce temps, l’adolescence est dans des boîtes en plastique transparent et plus ou moins hermétiques, dans l’humidité du garage. Aucune poussière ne s’y dépose.

 

*

 

Bon, ça y est, c’est vendu. J’ai gardé tes affaires, elles sont dans la remise, mais c’est pas chez-moi ici, j’aimerais bien qu’on n’encombre pas plus que ça, déjà qu’il y a toutes mes affaires en attendant que je trouve une petite maison. Donc si tu peux venir, hein. Y a forcément des tas de choses que tu ne vas pas vouloir garder, mais je peux pas deviner pour toi.

 

Écoute, sais-tu quoi ? Jette tout.

Je l’ai dit pour vrai, au téléphone et à voix haute. Jette tout. J’ai pas envie de rouvrir les boîtes. Je suis sûre qu’il n’y a rien là-dedans que je voudrais retrouver, d’ailleurs je ne sais même pas ce qu’il y a dedans, et puis ça ne veut plus rien dire. Quoi, tu veux que j’ouvre le ventre des années noires pour voir si elles n’avaient pas avalé un diamant par mégarde ? Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, de toute façon, c’est fini, c’est vendu, c’est scellé, et tout ce qui était beau de ce passé-là, je le tiens à l’intérieur, c’est sédimenté, ça me sert de limon, c’est sans objet.

Des objets, y en a plus, j’ai

donné tous les livres

jetés, tous les cahiers de l’école

et j’ai refait des boîtes avec ce qui restait

 

*

 

C’est tellement bien situé, t’as la plage à deux-cents mètres. J’ai fait les plans, je vais faire un grenier. Y aura pas très haut de plafond, mais bon, ce sera pratique pour mettre tes boîtes. Des boîtes.

Mais je suis partie avec deux valises de vingt-trois kilos et un bagage cabine pour m’établir ailleurs, dans un endroit que j’ai choisi, et avec moi je n’ai rien pris, ah si, un toutou en chiffon. C’était un lapin bleu, je l’appelais Poupée Chat. Poupéchat. Dans un sale état. Vagues oreilles en tissu, lambeaux, noués avec des cheveux de tous mes âges. Et puis deux boîtes. Fermées au Duct Tape et dessus il y a écrit à rouvrir dans dix ans, et dix ans c’est dans trois ans. J’ai un dinosaure rose en plastique que j’ai volé dans un bar sur la rue Sainte-Catherine. Toutes mes enfances sont de deuxième main.

Y a pas mal de place pour stocker. Si jamais.

Et s’empoussiérer pour rien ?

Merci, mais non merci

Je préfère ma longue et intime dynastie de pas de maison

(et au seuil d’un nouveau déménagement, d’une nouvelle brisure dans la continuité des choses, je regrette, je reviens à la maison, de l’autre bord, dans mon petit trois et demie, avec mille morceaux de cœur et pas de peluche pour pleurer)

 

je ne savais pas qu’on pouvait précipiter soi-même ses météores

qu’on pouvait se tenir juste au bord de l’extinction

et mes dinosaures aujourd’hui prennent feu et

ça sent la tragédie bas de gamme et le plastique fondu –

 

Si vous avez aimé Nos dinosaures et que la thématique 
vous a inspiré, découvrez bientôt la prochaine
sur la page appel à textes.

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