Leche-vitrines

Photo de couverture du numéro par Taylin Wilson

numéro deux

lèche-vitrines

Avec les textes

Scrolling At Night d'Alizée Goulet

Hublot de Christophe Lavoie

Offrande secrète de Marie Blandin

Dress Up Games d'Aglaë Taïga

Tranches de verre de Kareen Damien

Immatériel d'Elena Platero

Le bruit des os de Stéphanie Michaud

J'achète ta vie de Sabrina Asselin

Je lève mon verre aux malheurs de Simon Normand

ainsi que les illustrations de Lauriane Florent et les photographies de Coralie Plante

 

éditorial

Lèche-vitrines, un thème qui entre en diapason avec les événements marquants que nous vivons présentement, ensemble, bien que chacun chez soi. 

 

Depuis le début de cette période comateuse, nous avons observé des activités prendre subitement fin et des projets être remis à plus tard. Plus que jamais peut-être nous avons été amenés à faire du lèche-vitrine de nos propres vies, de nos vies d’avant, lorsque nous nous rassemblions au café du coin pour poursuivre la réflexion à la sortie du théâtre ou du cinéma ; ou bien lorsque nous nous éternisions dans les locaux pour discuter de tout et de rien à la fin d’un cours ou d’une journée de travail.

 

Ce que dit Emmanuel Carrère à propos de la méditation, dans son livre Yoga, nous le dirons à propos de l’écriture. L’écriture, « c’est de consentir à ce que la vie a de contrariant au lieu de le fuir. C’est de creuser la contrariété, c’est de travailler avec la contrariété autant qu’avec le souffle. » En espérant que cette contrariété générale laisse place à l’émergence de beautés littéraires, de beautés simples et de beautés qui nous rassemblent.

 

Continuons à prendre soin de nous,

 

Geneviève Lagacé et Élodie Cossette-Plamondon

Codirectrices éditoriales

 
 

Scrolling at night

Une suite poétique d'Alizée Goulet

de mood board en bad mood

3 am lo-fi I miss you but my pillows are soft

j’essaie d’être entière

trois blogs Tumblr pour épancher :

mes refrains soft punk soft grunge 

pastel goth girl 

attention chéri à minuit 

les goules s’infiltrent aux afters

 

after thought, after you

y’a rien que des fenêtres Internet

pour m’accoter

citoyenne Web en attente d’un univers

qui dépasse the real stars 

*

 

tout ce que je pourrais devenir

tombe avec les posts Facebook

désincarnée 

mais pleine 

de vocabulaire inutile 

j’erre ce soir

sur le tapis 

il me faudrait inventer

quelque chose de réel 

 

I want to know what it’s like

being superficially loved 

pour mon tucked in white shirt 

mes joues de guerrière highlightées 

 

fierce vulnerable girl 

je laisse entrer les bacchantes 

en même temps qu’une pizza 

je peins mes ongles 

en mangeant

j’imagine un affectionate murder 

la playlist me console 

*

 

80’s japanese City pop シティポップ vol. 3 

sailor mars thumbnail 

la nostalgie pour retourner l’aube 

faire des efforts : rêver 

d’autres choses que la perfection 

des gram girls and their monstera deliciosa

des gram girls et leurs bouchées sur repeat 

 

du retrowave en somnifère

j’attends encore un peu

qu’on me détourne de toi

HUBLOT

Une nouvelle de Christophe Lavoie

Tu me dis de mettre mon manteau sur le lit. C’est cute. Tu te prends pour une madame. 

Dans la chambre, il y a des photos de ta famille, de tes voyages. Des photos de Gaspé pis de Mykonos côte à côte ; la distance dissoute dans un gruau de nostalgie. Y’a aussi des paysages que je ne reconnais pas. J’ai manqué un bout de ta vie, pis ça me fait bizarre. En revanche, t’as encore le même couvre-lit laitte que pendant l’uni. J’y dépose mon manteau trempé de neige. 

Derrière l’îlot de la cuisine, ton nouveau chum me fait un petit signe de tête. Il coupe des champignons en dés minuscules. Son sourire est tendu, comme un canif qui voudrait se faire passer pour un tire-bouchon. T’as dû lui parler de moi. Lui parler de nous. Je lui tends la main. Il me passe une bière. 

Une fois les banalités échangées, ce n’est pas long que vous en venez aux choses sérieuses. Tu me demandes comment c’est, le Nord. « Froid. » Vous riez sans les yeux. Vous voulez savoir comment c’est vraiment, le Nord. Je ne sais pas quoi vous dire. Tu m’annonces que t’aimerais peut-être y aller. Ton chum tousse, tu corriges : vous aimeriez peut-être y aller. « Cool. » J’avale une gorgée de Boréale. Silence. 

Tu me demandes si j’ai des photos. Je hoche la tête. Tu m’interroges : est-ce que c’est plus beau que le fjord de Geiranger ? Je souris. Le dude, derrière son îlot, se raidit. Y doit pas connaître la Norvège, le pauvre. « C’est différent. Mais c’est beau en criss. » Tes yeux brillent. T’as faim d’aventure. 

Le poulet va être prêt dans une dizaine de minutes. Tu m’invites à passer au salon. Ça me fait drôle de devoir te prendre au sérieux dans ton rôle de maîtresse de maison. Je te revois vomir dans l’amoncellement de cadeaux chez Pascal après neuf Jager de trop. Je me demande si l’autre gars est du genre à te tenir les cheveux en te flattant le dos.

Sur un tapis de neige, en dessous de votre sapin décoré, y’a une douzaine d’édifices en porcelaine achetés au Zellers en 95. Bravo à ta grand-mère, tu n’aurais pas pu rêver d’un plus bel héritage. Y’a l’hôpital, l’école, l’épicerie, la caserne. En retrait, au sommet d’une colline de carton, l’église. Entre les maisons, des arbres en brosse et des petits villageois aux visages peints grossièrement.

 

Ma bière est déjà vide. Mon corps fondu dans le sofa, j’en demande une autre. Ton beau se lève pour aller me la chercher. Bon petit robot. Tu cherches mon regard. Alex ? Alex ? « C’est moi. » Ça va ? Excellente question. C’est fucked-up, travailler sans relâche, dix-douze heures back-à-back, trop de gardes, jamais voir le soleil, juste du sang pis de la merde pis des larmes. Puis hop ! mon cul au chaud dans l’avion, deux comprimés de 10 mg, un verre de rouge, voilà le réseau 3G, voilà le taxi, voilà… ta main sur mon genou. Alex, ça va ? « Ouais. Vive les vacances. » Je porte le goulot à mes lèvres. Rien ne tombe sur ma langue. 

Là-bas, il neige peut-être entre les maisons rouges, jaunes et bleues. Peut-être que le village, vu du ciel, ressemble à celui sous votre sapin. Peut-être que c’est une soirée calme. Peut-être qu’on pourrait marcher sans crainte. Peut-être que rien n’arriverait. Peut-être que les loups dorment, en dehors ou en dedans. Peut-être.

Une bière fraîche apparaît dans ma main. Ma cinquième ou ma septième consommation, depuis le début de la soirée ? Peu importe... Tu t’es levée, je ne sais pas quand, pour mettre un vinyle sur la table tournante. L’aiguille grésille. Je me souviens de l’été de mes seize ans. « Encore ça ? » Tu ne me réponds pas. Ton chum te frôle les fesses en venant s’asseoir devant moi. Il me parle de son travail, de coupes sélectives et de développement durable. Il raconte être né à Chibougamau, il dit vouloir renouer avec ses racines. « Encore de la famille ? » Non, ses parents étaient des expats de la mine. « Encore des amis ? » Non, il avait trois ans pis pas grand souvenir. « Crisses de grosses racines. » Silence. Son regard est une banquise.

À ton tour, maintenant. Tu t’assois à ma droite, tu me parles de tes élèves. Tu as une classe de cinquième, cette année. C’est nouveau, mais tu aimes quand même ça. C’est agréable de les voir exercer leur esprit critique, pis y’a moins de discipline à faire. J’en suis à la moitié de ma bière quand le sujet revient. Tu dis que je te connais, que je sais ce qui t’habite. Tu affirmes que tu aimerais faire plus. Tu avoues que tu aimerais faire une différence. « Part un club. » Tu fronces les sourcils. 

 

Vous êtes là à me regarder, déçus. Ton chum me dévisage et renifle. Il se tourne vers toi en murmurant qu’il savait que c’était pas une bonne

Hublot

idée cette histoire-là. « Quoué ? » Ouch. Ma voix qui s’enfarge dans ma langue, c’est pas gracieux. « Le zouper ? » Ton homme me répond d’oublier le souper, que vous ne m’avez pas invité juste pour me servir à manger. Ah non ? Je vous trouvais smattes, pourtant. 

Une vague odeur de fumée s’infiltre dans le salon. Je souris sans trop savoir pourquoi.

Vous vouliez voir à travers moi, c’est ça ? Vous vouliez m’entendre prononcer des mots étranges, des syllabes en uk, en ak, des mots faits pour des mâchoires gelées par un vent qui ne se couchera peut-être pas ce soir, peut-être pas demain. Mais je vous aurais déçu, avec mes mots blancs, mes Coop et mes medevac, mes watertruck et mes overtime.

Ça sent le brûlé. Vous me parlez trop vite. Je ne vous entends pas.

Vous rêviez d’exotisme, d’yeux bridés et rieurs, de chiens-loups qui hurlent sous les aurores boréales. Mais je ne vous aurais pas plu avec mes amis expats du Sud, avec ces Xavier et ces Kimberly, avec mes soirées passées à regarder des vieux westerns sur mon portable. 

Quelque part, très loin, une alarme de feu. Vous vous levez d’un bond. J’ai la tête lourde.

Vous espériez être émus, la gorge serrée devant leurs épreuves, le cœur battant pour leur résilience. Mais je ne m’attendrirai pas avec vous face à la cruauté du destin ou d’un autre diable, car je reconnais la main qui a donné la maladie, celle qui a offert les vices. Une main blanche. 

Je suis seul dans le salon.

Je voulais tellement, moi aussi. Avant de partir, tu te dis que t’es pas comme les autres, que tu vas faire une différence. En sortant de l’avion, tu te convaincs que tu vas ouvrir ton cœur, donner la main, créer des ponts. Mais tu ne le quittes jamais vraiment, l’avion. Tu vas tout le temps parler, sourire, aimer à travers ton hublot.  

Je tente de me mettre debout.

Tu veux juste aider. Au début, tu fais de ton mieux. Sans relâche, tu craches tes actions de bonté en doses homéopathiques dans un océan de souffrance, de splendeur, de trucs qui te dépassent. À bout de souffle, tu comprends pas pourquoi tu sauves personne. À un moment donné, tu te rends compte que ce n’est pas eux qui ont besoin d’être sauvés. 

Le sol se rapproche dangereusement.

Tu veux pas y croire, pendant un bout. Tu te dis que c’est de leur faute. Tu commences à soupirer, à ironiser, à sacrer. Pis un soir, tu comprends. Le blizzard a balayé tous tes mensonges. Ça te scie les jambes, t’en dors pas de la nuit. Au matin, tu te retrouves à brailler ta réflexion devant la résidente de vingt ans, qui s’appelle Amélie ou Mélanie ou Pisfuckit, qui va te prescrire des Valium pis du repos parce qu’apparemment ils ont découvert un nom pour ton malaise, ton indigestion d’avoir essayé de bouffer la fierté d’un peuple. Faut pas que tu t’inquiètes, ça s’appelle un trouble d’adaptation, ton affaire. Un problème d’homme blanc avec des remèdes d’homme blanc : des Valium pis du repos. Et hop ! dans l’avion.

Ça sent le brûlé. Le salon et ma tête me semblent remplis de fumée. J’ai vaguement conscience que vous n’êtes plus là, que j’ai la joue contre le plancher flottant, que la fin de soirée ne sera pas des plus agréables. Pisfuckit m’avait ordonné d’éviter l’alcool, m’avait recommandé de respecter la posologie. Tant pis. Je suis ici, je suis là-bas. Je vois le village en porcelaine de ta grand-mère à travers mes larmes, et les maisons rouges, jaunes et bleues derrière mes paupières. 

Les yeux fermés, je sens toujours la fraîcheur du hublot contre ma joue. 

 

Offrande secrète

Un poème de Marie Blandin

ton image fanée

broie ton corps

reflet évanescent 

allonge-toi jusqu’au ciel

ils ne te verront plus 

rien que tes os 

 

à marcher le long des îles

tu rêves la nage subtile

des libertaires 

faussement endormis 

tu ne désires plus le vent 

tu ne cours plus le temps

sous le lustre des vagues

tes formes légères

anoblissent ton mouvement

lève-toi

flâne les rues 

lèche les vitres

jusqu’à te voir

parfaitement vraie  

sors ta langue

astique le verre 

et danse 

danse de ta beauté fragile

d’oubli 

ton corps est épris de toi

tu t’offres à lui

si réelle

 
Dress up games

Dress up games

Une nouvelle d'Aglaë Taïga

Il y a de l’école demain, il faudrait dormir, mais tu t’autorises encore vingt minutes pour te perdre à travers la beauté des filles qui pullulent sur ton écran. 

 

En voyant leurs sous-vêtements, tu penses aux grands magasins que tu dévaliseras à coups de Ziploc remplis de monnaie, tu te dis que c'est peut-être comme ça que tu trouveras ton propre style, tu regrettes les identités prêtes à consommer, celles que tes parents t’offraient à ton anniversaire dans des boîtes roses Mattel, du temps où faire semblant modelait ta réalité, mais tu te consoles en repensant à ton argent de poche grâce auquel tu pourras devenir comme celles qui savent déjà appliquer du eye-liner comme du monde, qui vont s’acheter des soutien-gorges à La Senza, magasin de filles mûres auxquelles tu rêves de ressembler, ces Saintes-Délicates à la peau soyeuse qui se font désirer, qui séduisent de leur regard de Mia Wallace, parce que toi, avec tes broches, tes jeans encore trop larges à la taille pis tes t-shirts qui laissent paraître un potentiel début d’intérêt, faut bien que tu te rattaches à un espoir quelconque, mais pas question de demander à ta mère de rentrer là-dedans, rose fuchsia pis ça sent la débauche, anyway, ça coûte un bras pis une jambe pis une poitrine que t'as même pas pour une bobette qui couvre rien, ça fait que tu te ramasseras dans les cabines du Sears un samedi matin, néon et moquette, à essayer des soutien-gorges taille AA trop grands, tu te sentiras comme une marde, mais tu lui demanderas de te les acheter pareil, les blancs à pois, oui, oui, les soutien-gorges Fruit of the loom.

 

Tu les rembourreras en arrivant à la maison, probablement avec l’intérieur de la peluche dinosaure que tu avais gagnée à Expo Québec l’été passé.

 

Dire qu’il y a un an encore, la sixième année achevait et tes amies du cours de piscine, pour se faire des gros seins, soufflaient dans la doublure de leurs maillots, tu n’as jamais essayé, rien qu’à sourire tu t'essoufles, et si le tissu ne levait pas ? 

 

Tu devrais déjà dormir depuis longtemps. Quand ta mère passe devant la porte, il faut habilement cacher la lumière bleue sous les draps, la glisser entre les suçons que tu t’es faits, par accident, en te pratiquant à frencher au creux de ton coude.

 

Faker le sommeil qu’elle a envie de voir, que tu as envie de lui offrir.

 

Tiens, il y a un marketplace sur Instagram astheure ? Encore vingt minutes, juste vingt.

tranches de verre

Des fragments de Kareen Damien

I. Salle de montre

 

Cette lumière tamisée est inspirante, tu ne trouves pas ? 

Je choisirais un vieux trente-trois tours. Tu sais, une sonorité singulière, langoureuse, qui donne chaud. Question de créer une ambiance enivrante. Si tu voulais, je me placerais ici, derrière ce mur de verre teinté. Tu aimerais ?

Tu dégraferais les trois boutons du haut de ta chemise. Tu t’installerais dans le fauteuil en cuir et déposerais tes bras sur les accoudoirs. À distance, pour mieux contempler. 

Je bougerais au rythme du blues. Des mouvements de hanches onduleux et indécents qui te feraient déglutir. Je laisserais tomber mes escarpins pourpres sur le plancher de bois, mes yeux flamboyants fixés aux tiens. Mes mains glisseraient sur la longueur de mes cuisses, remontant ma jupe, juste assez pour que tu distingues la dentelle noire de ma culotte. Mes doigts s’inséreraient sous mes bas de nylon, que j’enlèverais en me penchant lentement. Je baladerais mes paumes sur mon corps, pour aboutir à ma nuque et détacherais le nœud du licou. Tu t’enfoncerais dans le fauteuil alors que j’esquisserais un rictus en mordillant ma lèvre inférieure. Je caresserais ma poitrine à demi dévoilée par mon corsage. En souriant, tu ferais mine de t'aérer. Je ricanerais. 

Et là, je te tournerais le dos. Je danserais encore en laissant glisser mes vêtements jusqu’au sol, te dévoilant mon corps nu, exposé sous cette lueur feutrée aux reflets rouges et bleus. La musique résonnerait en nous comme les mots lascifs prononcés par la voix rauque de l’interprète. Ça nous rendrait fous et vicieux. Je fermerais mes paupières. Ma peau moite effleurerait le verre par moments, y laissant des traces de désir. En état de transe, je deviendrais dissolue... pareil à cette salope à qui tu as donné vingt dollars l’autre soir. 

Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ?

Relaxe mon beau. 

Prends un whisky.

Enjoy the show.

Lécher des illusions sur du verre peut rendre fou.

 

*

II. Blindée

 

Entre nous, ce verre trempé : incassable et lourd. Nous frappons dessus, gesticulant notre colère, et toujours se font face nos yeux noirs, nos visages crispés, nos corps meurtris, reflet de notre désaccord profond.

Nous hurlons des mots qui percutent cette matière translucide, des cris en sourdine qui s’accumulent alors que ni l’un ni l’autre ne peut les encaisser. Sans relâche, nous déversons notre fiel dans l’espoir que la haine transperce l’obstacle dressé entre nous. 

Deux bouches pleines de mots laids. Des mots gras qui dégoulinent sur la fenêtre. Nous essuyons la défaite et l’obscène s’étend en chiasse. Nous contemplons nos visages flous et nos lèvres se meuvent encore. 

Deux discours incongrus, comme un nouveau dialecte. Une langue brutale qui coupe, qui strie, qui égratigne. Une langue écorchée qui pisse du sang. Une langue rageuse qui fend la peau et fracasse les os.

Lécher des vitrines peut parfois irriter plus que la langue.

 

*

III. La verrière des espions

 

Des corps animés qui s’emmêlent, s’entrechoquent, s’écorchent, se frôlent et se fusionnent. Des peaux en sueur qui glissent les unes sur les autres en couches superposées, formant une toile chatoyante de teintes rosées et mielleuses. Des langues agiles et des mains fouineuses qui se faufilent vers des lieux secrets. Des ardeurs vampiriques où la chair est mordue sans retenue – cuisses, poitrines, cous, oreilles.

Dans cette marée de scènes bestiales, va-et-vient et soubresauts se succèdent. Des soupirs étouffés, des gémissements plaintifs et des cris orgasmiques se dispersent au-delà des limites des écrans. Derrière ces vitres, des voyeurs aux bouches luxuriantes de salive s’excitent et s’imaginent au centre de ce théâtre charnel.

 

Lécher des images explicites sans modération peut provoquer du plaisir.

 

immatériel

Un poème d'Elena Platero

temps piraté

livres en PDF

films et séries

addictives

musique online

et publicités

pour passer le temps

en streaming

perdre son temps

 

je t’ai prévenue : 

le temps, c’est pas

des lunettes égarées

une chaussette disparue

un paquet de clopes

tombé de ta poche

t’étais contente

t’as dit merci

t’es partie

tes doigts frôlant l’écran

sans me regarder

tu m’as laissée, 

congelée sur place

 

dans deux jours

c’est le printemps

tu n’as pas vu passer l’hiver

 

Le bruit des os

Une nouvelle de Stéphanie Michaud

Dans son panier d’épicerie, elle dépose un pied de céleri à côté du melon. Il lui arrive parfois de se nourrir uniquement de branches de céleri qu’elle coupe en petits bâtonnets. Seulement 16 calories par 100 grammes. La digestion, elle, nécessite environ 20 calories pour cette même portion. C’est ce qu’elle a lu sur Internet. Et elle les accompagne d’un grand verre d’eau froide. Son corps brûle plus d’énergie, c’est prouvé. 

Elle en ajoute un second et regarde autour d’elle, casse le bout d’une branche et se met à la mordiller. Aucun autre aliment ne produit un pareil son. La mâchoire d’un carcajou qui broie des os. 

Au début, à force de ne pas manger, elle ressentait des tiraillements dans son ventre. Son estomac, toujours vide, comme son panier d’épicerie, laissait entendre l’écho de la faim. Résonnant sur les parois sombres et humides, des cris perdus dans une grotte abandonnée. 

Ce matin, la balance indiquait 89 livres.

Elle retire une boîte de biscuits soda de son panier. 70 calories et 1,5 gramme de lipides pour 6 craquelins. Plus elle fait de sacrifices et plus elle se rapproche de son objectif. 

Et pourtant, malgré tous ses efforts, le goût de ses aliments préférés persiste, caché dans les papilles de son palais. Souvent, les saveurs se frayent un chemin et se glissent jusqu’à sa langue pour rejouer ses souvenirs : le goût d’une pizza garnie avec des frites, l’odeur de parmesan frais émanant d’un macaroni au fromage, un steak aux cinq poivres avec une montagne de pommes de terre pilées. 

Alors qu'elle se dirige vers les produits laitiers, les biscuits la guettent avec insolence. Les céréales l’appellent. L’épicerie exhibe ses tablettes qui abondent d’aliments sucrés et caloriques. C’est une tentatrice. Elle s’approche du réfrigérateur et effleure la pinte de lait au chocolat du bout des doigts. La salive coule en cascade dans sa gorge, un biscuit Oréo trempé dans un verre de lait au chocolat, mais elle ne succombera pas. Empêcher ses seins et ses fesses de remonter à la surface. Accentuer la courbe de ses chevilles, de ses côtes, de ses épaules et de son cou pareil à celui du plésiosaure. Rien ne doit entraver son objectif.

Les deux mains fermement accrochées à son panier, elle est éthérée, aérienne. Même si son corps, parfois, ne veut plus se lever, elle prend de plus en plus plaisir à caresser la pointe de ses hanches. Sous son chandail de laine extra-large, elle déambule dans les allées sans faire de bruit. Ses manches engloutissent ses mains et ses cheveux tombent sur son visage comme un voile. À l’abri des regards, camouflée dans cette épaisse couche de vêtements, elle se sent loin, très loin, en sécurité, là où personne ne peut réellement la voir, ni la toucher. Là où personne ne peut élucider ses secrets qui la dévorent de l’intérieur.

 

Si ses vêtements étaient transparents comme la peau d’un amphibien, on verrait se dessiner un squelette humain drapé d’une fine couche de peau épousant la taille de son cou, la longueur infinie de ses jambes et la forme de ses os. Un cubitus, une rotule, un péroné, sa colonne vertébrale qui menace de déchirer son dos. Sous la naissance de nouvelles écailles, on apercevrait le fœtus d’un monstre marin : ses os dessinant la crête d’un serpent de mer prêt à plonger dans les bas-fonds. Elle coulerait lentement, avec ses souvenirs, dans les profondeurs de son estomac.

Elle change d’allée. Farine, mélanges à muffins, crémages à gâteau, sucre en poudre. Elle entend des chuchotements. On s’adresse à elle. Elle ne lève pas les yeux, continue son chemin. Circule à droite, toujours à droite pour éviter de déranger les gens. Garder ses distances. Les yeux au sol, le dos courbé comme un reptile. 

Au bout du rayon, il y a un étalage de friandises de toutes sortes. Son regard s’arrête sur un paquet de réglisses, pas n’importe lesquelles, celles dont les tiges ressemblent à des Ficello.

Plus jeune, c’était sa sucrerie préférée. Elle s’amusait à décoller les petites languettes gélatineuses une à une. Ensuite, elle les tressait avant de les engloutir. C’était meilleur comme ça. La saveur sucrée de framboise lui revient en bouche, désormais acide. La dernière fois qu’elle en a mangé, c’est son beau-père qui les lui avait achetées pour son bon comportement. 

Comme toujours, elle avait bien fait ça. Il lui avait remis le paquet de friandises avant de lui susurrer à l’oreille : « La prochaine fois, tu mettras la robe rouge, celle que je t’ai offerte à Noël. »

Il lui assurait qu’elle était la plus belle. Qu’avec de jolies robes, elle réaliserait son rêve de faire la couverture des plus grands magazines. 

Inéluctablement, quand elle mettait cette robe rouge, il l’invitait à s’asseoir sur ses cuisses et la caressait du bout des doigts. 

Elle était la plus belle. Il le lui répétait souvent et elle avait fini par le croire.

Et un jour, il avait quitté le seuil de sa chambre, la laissant seule avec son corps maintenant étranger, le bas de sa jaquette de Winnie l’Ourson désormais rouge framboise. 

Le bruit des os

Après cet événement, elle avait déchiré la robe préférée de son beau-père, puis elle l’avait enfouie dans le fond de son placard en pleurant à chaudes larmes. Elle aurait aimé aller dans les boutiques pour enfants. Avec un briquet, elle aurait brûlé toutes les petites robes rouges à bretelles pour qu’aucune autre ne subisse la même chose qu’elle. Pour qu’aucune autre ne se fasse piéger par un simulacre de gentillesse.

 

Depuis cette journée, elle noie son corps sous une tonne de tissus afin de cacher sa peau et de rester tapie dans les abysses.

Devant l’étalage de bonbons, les réglisses l’hypnotisent, l’envoûtent. C’est comme si elles la suppliaient de les choisir. Elle réussit à détourner le regard, fixe un point le plus loin possible et se dirige vers les caisses rapides. Elle choisit la numéro 2 : une femme, par chance.

 

La caissière scanne machinalement ses maigres achats et lui demande sa carte fidélité. Alors qu’elle s’apprête à payer, elle entend un éclat de rire enfantin.

Derrière elle, une petite fille donne la main à son père. 

Elle porte une robe rouge à bretelles.

Jachète ta vie

Une nouvelle de Sabrina Asselin

Ton visage est partout, tu remplis ma tête. Je me demande ce que tu fais en ce moment, ce à quoi ressemblent tes propres pensées. Tu ne me laisses aucun répit. 

Quand j’ouvre mon téléphone, ta face lisse me vend un gel nettoyant pour peau à tendance acnéique, ton ventre ferme me montre des astuces pour maigrir et ton sourire éclatant me dit de m’aimer moi-même, parce que, comme tu l’indiques en story, je suis la seule qui puisse le faire. Toi, tes 10 900 abonnés le font bien pourtant. 10 900 filles comme moi qui te regardent, obnubilées, envieuses, et qui s’imaginent tenir la main de ton chum à Paris, jouer avec ton chien et, pourquoi pas, vivre ta vie dans ta maison cinq étoiles et ton bonheur consumériste. Quand j’éteins mon téléphone, il ne me reste plus que ton image, la même qui habite mes insomnies. 

Quand je te stalke, tes publicités interrompent la musique que j’écoute. De plus en plus, tes photos tapissent mon fil d’actualité. Ta routine matinale, ton réveil romantique et même ton repas gourmet me sont servis pour déjeuner. Je m’endors et me réveille sur le son de ta voix qui résonne dans ma tête bien plus que la mienne. Merci Instagram. 

Sans le vouloir, tu es devenue ce vers quoi je voulais tendre : la fille parfaite, la fille à la mode, la fille drôle, la fille qui a comme seul défaut d’être l’ex de mon chum. Celle qu’il a quittée, mais dont le fantôme flotte toujours près de lui. Impossible de m’empêcher de jeter un coup d’œil à ton profil parce que tu planes sur ma relation sans le vouloir, sans le savoir. 

Des fois, je me demande s’il est vraiment heureux, je veux dire, avec moi. Son premier je t’aime t’était destiné, notre première fois aussi, du moins, je l’imagine. Il devait penser à toi parce que, de mon côté, c’est ce que je faisais. Toi, sa première. Toi avec qui il a construit son idée de l’amour. Toi qui m’as volé nos premières expériences. 

Mais, en dehors de mes suppositions, tu n’as rien fait, si ce n’est de subir son rejet et d’en souffrir. Alors pourquoi je me sens perdante de l’avoir gagné ? Il a fait ma connaissance alors que vous étiez toujours ensemble. Il m’a trouvé jolie alors qu’il était avec toi. Quand il oubliait de penser à votre histoire, j’étais là. Il t’aimait et il t’a quitté. Je voudrais mettre fin à cette obsession qui a commencé dès que mes yeux se sont posés sur le « en couple » bien inscrit sur son profil. Celle qui a continué lorsqu’il a refusé de supprimer les photos de vous deux et sachant qu’il n’en a jamais mises de moi. Je continue de croire que c’est toi qui devrais penser à moi, m’en vouloir, stalker mon profil pour te rassurer en voyant que tu es bien plus belle. L’as-tu fait ? Est-ce que c’est pour ça qu’un jour, j’ai reçu une demande d’amitié de ta part ? Mes 200 abonnés t’auraient-ils soulagée d’une certaine jalousie ? 

Je te fixe à travers mon écran et la fille que je vois m’inspire. Je souhaiterais avoir tes talents, ta beauté, ton profil. Quand il me regarde, j’aimerais avoir la certitude qu’il ne nous compare pas. Combien de fois déjà ai-je désiré t’effacer de sa mémoire ? 

Alors, je troque ma peau contre la tienne, me construis une nouvelle image pour te ressembler. J’achète ton gel nettoyant, suis tes astuces pour maigrir. Mes lèvres miment les tiennes pour me répéter que je suis assez bien pour qu’il m’aime. Ton travail : vendre ta vie privée à qui veut l’acheter. 

Moi, je l’achète. 

 

Je lève mon verre aux malheurs

Une nouvelle de Simon Normand

Je marche dans Greenwich Village. Je marche parce que j’ai pas le goût de retourner à l’appart. J’ai pas le goût d’entendre mon coloc fourrer une autre chick pendant que je me sens tout seul de même. Mes écouteurs sur les oreilles, je me roule un joint. The Boss me parle de Human Touch. Je le sais, Bruce, que y’a « no mercy on the streets of this town », t’inquiète. Moi, je suis à la dérive dans les rues de cette town. Criss que j’ai le goût de partir, de voler un char, d’aller où je ferais de mal à personne. Pas même à moi.

Saint-cul de bout de viarge. Fuck ma vie, sérieux.

J’aimerais ça crier. J’ai encore besoin d’un peu d’attention. Mais y m’semble que c’est pas ici que j’vais trouver ça. New York. Le genre de place où tout le monde se câlisse de tout le monde. Une ville comme une autre, mais maudit que je suis tanné de c’te ville-là, c’te toile d’araignée de la nuit, enveloppée dans son blizzard. Ici, on est tous perdus, prisonniers. Je suis entouré d’un million d’histoires, de l’individualité new yorkaise à l’état pur, tissée dans ces filaments qui demandent juste à être défaits. 

C’est pas ici qu’on va trouver le parfait bonheur qu’on nous a promis. L’American Dream. Je suis même pas sûr qu’il existe pour vrai. On est dans un puits où on nous garroche de la joie pis de l’espoir sur des billboards en s’attendant à ce qu’on voit pas la misère qui nous entoure. On est comme dans le pit dans The Dark Knight Rises : tous pognés en bas, pis on essaie de temps en temps d’escalader les parois. Moi pis tout le monde. Moi pis le vieux monsieur en robe de chambre qui nettoie le pare-brise de sa vieille Camaro. Moi pis le guitariste aux jeans troués qui descend les marches d’un bar. Moi pis la fille avec ses bottes pis sa robe de la veille qui tire ses sacs d’épicerie d’un taxi. Moi pis tout le monde ici, on porte notre petit refrain, mais en restant toujours en dehors du vrai monde. 

J’ai l’impression qu’on est tous là, à retenir notre souffle, comme si on était en train de plonger dans le sous-sol de l’enfer.

Peut-être que c’est parce que mon espoir est pas d’ici que je me sens tellement alien. Revoir cette fille-là, lui voler un autre french avant de mourir. Mon espoir est une paire de lèvres à dix milles kilomètres de mon p’tit corps.

Esti que j’me sens tout seul.

Aux nouvelles, on parle de quelqu’un qui vient d’atterrir sur la lune. A small step for man. Je veux le rejoindre. J’suis jaloux. Je veux y aller, être seul avec ce gars-là. Voir l’univers d’un autre monde, vraiment devenir alien. Là-bas, je pourrais être un roi, un électron libre dans l’air de mon scaphandre. Ici, je suis juste une espèce de bebite weird qui se promène dans Greenwich Village comme un esprit vagabond à la recherche de cheveux blonds pis de verres miroirs. 

Je passe près des lieux mythiques des autres : le Chelsea Hotel, où Oscar Wilde – ou Dylan Thomas, j’me souviens plus – a bu sa vie ; où Janis Joplin a eu une aventure avec Leonard Cohen et où Nancy a goûté au couteau de Sid. Des lieux où des hommes ont pris leurs souvenirs et en ont fait des lettres gribouillées. Moi, j’suis là, à farfouiller dans l’imaginaire des autres pour trouver le bon mot qui va me faire lâcher terre. 

Dans ma tête, y’a ma p’tite voix qui me dit : « Va t’en. Come on. Get the fuck out. Va rejoindre la vie, la frénésie ; va où la musique est jamais allée et arrête de te couronner roi de la souffrance, martyr des autres. » Fuck ma p’tite voix gelée tight. Tout ce que je veux, c’est me perdre dans la nuit, disparaître, devenir fantôme. De toute façon, qui est capable de vivre après avoir laissé une fille passer dans une gare à peine éclairée ? Un french, pis ç’aura été assez pour me condamner.

Je regarde les rues, le ciel.

Un jour.

Peut-être.

 
Je lève mon verre aux malheurs.TIF

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