Photo de couverture du numéro par kilarov zaneit sur Unsplash.

numéro cinq
Incidence(s)

Avec les textes

Le vase d'Alex-Anne Dufour

Prémonitions de Mélina Cornejo

Quelle journée... de Maggie Kogut

Abriller les colères d'Éloïse LeBlanc

Taupe et Bodum d'Audrey Charland

Quelle rue prendre pour sortir du silence de Karolann St-Amand

La Petite Suzie de Lucie Lelong

Il était une fois qui n'en fut pas une de Jessica Renaud

Béton des jours de Sabrina Herrera-Roberge

Chair friable de Florence Vézina

ainsi que les illustrations de Lauriane Florent
et les photographies de Coralie Plante

 

éditorial

Les incidences, suite d’accidents prévisibles ou hasards qui frappent à notre insu, surviennent d’heure en heure, se confondent, se répondent, s’éparpillent d’un lieu plus ou moins sûr à un autre. Des gestes gris, des événements aussi brusques que funestes, des corrélations qui en viennent à tisser du vécu ; qui attirent notre regard sur notre propre histoire ; et qui nous surprennent par la dérive de nos trajectoires.

 

Le numéro Incidence(s) se veut une carte de ces détours, à travers lesquels l’humain navigue en fonction de ses expériences passées et de celles à venir ; vous invite, à votre tour, à vous immerger dans les méandres des conjonctures imaginées par les autrices qui prennent part à cette cinquième parution.

 

Bonne lecture !

Élodie Cossette-Plamondon, Geneviève Lagacé et Éloïse Morin

 
 
Le vase

LE VASE

Une nouvelle d'Alex-Anne Dufour

J’aurais dû acheter ce vase, en y repensant.


C’est un regret futile, maintenant, mais si j’avais acheté ce foutu vase, je serais retournée chez moi dans le bus 86 direction Les Saules. Parce que ce foutu vase, avec ses deux pieds de hauteur et sa circonférence dont je ne pouvais faire le tour avec mes deux bras, était trop lourd pour repartir avec à pied.


C’est cette belle babiole qui a attiré mon attention dès que j’ai pénétré dans le magasin d’antiquités. Je cherchais un cadeau à offrir à ma cousine Annie et j’ai contemplé l’idée de la prendre pour elle avant de me rappeler que, de nous deux, c’est moi qui ai développé le goût des vieilleries. J’ai donc jeté mon dévolu sur un roman policier. Un présent sans personnalité, mais comme nous n’avions pas gardé de contact régulier depuis l’adolescence, je ne me sentais pas particulièrement coupable de m’en tenir à un budget de deux dollars cinquante, taxes incluses. 


J’ai quitté la boutique avec la ferme intention d’y revenir plus tard dans la semaine, quand je serais moins pressée, pour me procurer le vase. À cet instant, je devais retourner à l’appartement, emballer le bouquin dans du papier brun, signer une carte d’anniversaire de la pharmacie et filer directement chez grand-maman avant que le souper ne commence. J’étais arrivée en retard l’année précédente et j’en entendais parler dans chaque réunion de famille.


La clochette de la boutique a tinté tandis que la porte se refermait derrière moi. Le vase m’a saluée de l’autre côté de la vitrine. Son image me hante encore, avec ses motifs colorés, imprimés sur ma rétine. Je n’ai pas appuyé sur le bouton piétonnier à l’intersection – je ne le faisais jamais.

Si j’avais acheté le vase, je n’aurais pas eu à traverser la rue : l’arrêt de bus se trouve du même côté que le magasin d’antiquités, à une centaine de mètres. Je m’y serais dirigée, mon achat coincé entre les bras ; j’aurais attendu le bus 86 ; j’y serais grimpée. J’aurais salué ma coloc une fois chez moi, puis appelé ma mère pour lui dire que Oui, maman, je suis en route, c’est le trafic qui est infernal, puis je serais arrivée juste à temps pour le souper. Ma chère Annie, c’est à ton tour, de te laisser… Elle aurait reçu de beaux cadeaux, mais aucun plus beau que mon vase, qu’elle aurait prétendu adorer dans une effusion de remerciements.


J’aurais mangé de la fondue chinoise et du gâteau au fromage, puis je serais repartie, frustrée des sempiternelles À quand le premier bébé ? et T’as pas encore de petit chum ? Voyons donc !, mais le ventre plein de bonne bouffe en consolation. De retour chez moi, j’aurais étudié jusqu’au petit matin en prévision du quiz sur les critiques de la deuxième moitié du vingtième siècle, que j’aurais passé haut la main. Deux mois plus tard, j’aurais reçu mon diplôme. Je me serais trouvée du travail dans mon domaine, d’abord ici, puis à l’étranger – Paris, peut-être, ou Londres, Venise, Barcelone… dans l’une de ces villes que j’ai toujours rêvé de visiter. Le vase en céramique, que m’aurait redonné Annie pour mes vingt-cinq ans, m’aurait suivie partout autour du monde pour accueillir des bouquets de muguets, d’hortensias et d’iris versicolores.


Ce vase m’aurait vu réussir une maîtrise, atteindre mes trente ans, être promue et mise à pied. Il aurait vécu sur l’étagère d’une bibliothèque surchargée, sur celle au-dessus d’un foyer, sous la fenêtre d’une chambre d’ami·es, dans l’ombre d’un garde-robe, entre les décorations d’Halloween et celles de la Saint-Valentin, avant de trouver une place de choix au cœur d’une maison aux arômes de café, remplie de montagnes de livres, de rires et de jouets d’enfants. Il m’aurait connue célibataire, mariée, mère, divorcée, peut-être. Il m’aurait vue devenir ridée et fatiguée, puis mourir, du côté gauche du lit, un mot croisé presque fini sur la table de chevet.


Oui, je songe, en me vidant de sang sur l’asphalte. 
J’aurais dû acheter ce foutu vase.

prémonitions

Une suite poétique de Mélina Cornejo

je vis d’enchaînements
de rêves prémonitoires 
ma tante décortique nos quotidiens
en plein milieu de la nuit

si tout est écrit d’avance
à qui demander 
pour changer de trame narrative

je vis d’enchaînements 
de mauvais feelings
je te jure si je prends le volant
je vais mourir 

j’aimerais expliquer à ma mère
qu’elle n’aura pas de petits-enfants
sans dire que je me sais infertile 
depuis l’âge de cinq ans

je vis d’enchaînements
d’impressions de déjà-vu
du sentiment d’avoir vécu
une autre existence
à l’envers

comme alice je me promène
entre les réalités étranges
dans mes rêves comme dans ma vie
je cherche le sens des incidences

 


je raconte à mon copain 
que je vis d’enchaînements
de frissons sur les bras
quand je lis l’horoscope 

je suis un jeu vidéo 
avec toutes les possibilités 
déterminées d’avance
je veux choisir de me sauver 

peux-tu choisir de me sauver

 

Quelle journée...

Une nouvelle de Maggie Kogut

7 h

Argh. Mon alarme. Mes oreilles. J’en peux plus. Za szybko. Trop vite. Wszystko za szybko.

Je me retourne dans mon lit. Mes doigts cherchent avec urgence le bouton pour mettre fin au vacarme.

Je voulais me lever tôt. 7 h 01. Une grande journée. La grande journée. The big day m’attend.

Je jette mon cell sur l’oreiller à côté de ma tête et referme les yeux. Je pense déjà à ma liste de tâches :

– Cheveux : check, j’ai un rendez-vous chez la coiffeuse.

– Fleurs : check, va falloir aller les chercher chez la fleuriste, les transporter à l’église, puis à la réception.

– Nourriture : non, pas de check, ma cousine, la-fille-de-ma-tante-du-côté-de-ma-mère, a opté pour un service de traiteur.

 

Son fiancé. C’est lui qui a planté l’idée dans sa tête.

 

Normalement, c’est la famille, les babci et les ciotki, qui prépare à manger pour les grandes occasions : du rosół, des gołąbki, des kotlety, des sałatki, des pierogi…

Ce soir, à notre événement, pas de pierogi, par de gołąbki. On dégustera autre chose : du poulet cordon bleu, de la salade grecque, des gâteaux industriels coupés en petits carrés parfaits.

Ma cousine, elle se veut toujours la plus moderne. Choisir le menu d’un traiteur, c’est prendre part à la mode : « Nous ne sommes plus en Pologne ! On vit à Montréal. Il nous faut un peu de classe, voyons. »

Le service de traiteur. C’est vrai que c’est posh, efficace, beau… et payant. Mais je comprends. Ma cousine souhaite qu’on s’assimile à cette ville. Qu’on y passe inaperçues. Vraiment. I get it. Rozumiem. Moi aussi, je suis anxieuse. Moi aussi, je fais des efforts. Je travaille mon accent. J’achète québécois. J’évite Mako, l’épicerie polonaise sur la rue Querbes.  

Je me retourne dans mon lit. Vérifie l’heure sur mon cell. 7 h 10. Je ferme encore les yeux.

N’empêche. Nos grands-tantes, notre grand-mère. Les ciotki et notre babcia. Elles ne pensent pas comme nous. Après que les nouvelles se soient répandues, il y a quelques semaines, elles sont toutes arrivées en masse. Elles attendaient sur le seuil de l’appart où vivaient ma cousine et sa-mère-ma-tante. Toute une bande de femmes, perdues dans les nuages de vapeur chaude qui s’échappaient de leurs Tupperware. Des plats de patates, de choux et de diverses viandes. Ma cousine n’avait pas le choix. Elle devait accepter leurs contributions. Et pire, les inviter pour un thé.  

Le troupeau de Polonaises n’y était que depuis cinq minutes, à peine installé dans le salon, que ma cousine m’a appelée. « Viens, please, si tu peux. » Au secours.

Sa voix était toute petite. Je ne l’entendais presque pas. 

Sans tarder, je me suis rendue chez elle. Apaiser les dames. Les remercier pour la nourriture. Expliquer que oui, évidemment, ma cousine en était très reconnaissante. Elle a du mal à bien s’exprimer dernièrement, c’est tout. Le choc, t’sais.

« Oui, oui, on comprend, bien sûr, ne t’inquiète pas. » Elles me tapotent la main et finissent leur thé d’une gorgée collective. Elles chantent en chœur. « On vous quitte. Prends soin d’elle. Assure-toi qu’elle mange quelque chose ! Ta pauvre cousine ! »

Une tornade de foulards, de gants et de chapeaux en fourrure s’envole à travers la porte. Elles sont parties.  

Just like that, comme si de rien n’était, on était seules dans son appartement, ma cousine et moi. Seules, entourées de tasses vides et de miettes de biscuits, plongées dans un silence écrasant.

Ma cousine m’a regardée, les larmes aux yeux, et a commencé à nettoyer.

Je l’ai rejointe à l’évier. Sans se dire un mot, on a tout lavé, tout rangé, tout caché. Il ne restait que les boîtes de nourriture, empilées sur la table. La seule trace du passage tumultueux des femmes de notre famille. 

Ma cousine, un linge à vaisselle encore pendu à sa main, se tenait debout devant la montagne de plats traditionnels. Je la voyais de dos, n’osais pas me rapprocher d’elle. 

 

Soudainement, avec une rapidité étonnante, elle s’est emparée de cinq ou six boîtes et les a envoyées dans la poubelle.

« Heille ! » J’ai hurlé en sautant sur elle. Avant qu’elle ne jette le reste. Au lieu de me crier dessus, elle s’est mise à pleurer. S’est écroulée dans mes bras. Une pochette d’os tremblants. Je l’ai bercée longuement. Jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Après l’avoir déposée sur son canapé, j’ai remarqué les ombres bleues en dessous de ses yeux. La fatigue. J’ai sauvé les plats oubliés sur la table et je suis rentrée.

En rangeant les boîtes avec soin dans mon frigo, j’ai réalisé que toute la nourriture, les patates, la viande… Tout ce que les vieilles avaient préparé pour l’événement suffirait à confectionner les repas préférés de ma-tante-la-mère-de-ma-cousine. J’ai compris à ce moment-là pourquoi ma cousine a pris un service de traiteur.

J’écrase mon visage contre un oreiller. Moving on. Quoi d’autre sur ma liste ? Ah ! Oui : 

– La robe : voilà une affaire qui me permet de penser à autre chose.

 

J’ouvre les yeux. Je me lève à demi. Elle est toujours là, pendue sur la porte de mon garde-robe. Choisie et achetée uniquement pour aujourd’hui. Elle m’a coûté très cher, cette robe, d’un violet très foncé. Presque noir.  

Elle est belle quand même. Malgré le prix. Allez. J’aimerais bien rester comme ça toute la journée, calée dans mon lit. Mais il faut se lever. Aujourd’hui viendra quoi que je fasse.

Je lance mes couvertures d’un côté et plante mes pieds dans le tapis. J’avance de trois pas et trébuche sur mes souliers à talons hauts. Ça commence bien. Formidable. Déjà, ils me font souffrir. Souliers de merde.

Dans la salle de bain, je contemple mes outils de maquillage. Il faut que je sois belle aujourd’hui. Mais pas époustouflante. Plutôt présentable. Clean cut. J’opte pour mon mascara hydrofuge. Au cas où je pleurerais plus tard. Ma-cousine-la-fille-de-ma-tante et moi, on a quasiment grandi ensemble, after all

Non. Il ne faut pas que j’y pense. Je me concentre.   

Ça prend une bonne quarantaine de minutes pour l’achever. Ce qui est selon moi « le bon look ». Tout s’enchaîne rapidement après. Robe, souliers, sac à main. Check, check, check.

Quelle journée...

Je jette un regard sur mon cell. Parfait. J’ai encore le temps de me préparer un petit-déjeuner. Je descends à la cuisine. Les rayons du soleil brillent à travers les fenêtres. Une belle journée.

Je mange des céréales en essuyant distraitement de ma main les gouttes de lait qui tombent de ma cuillère. Faut pas qu’elles atterrissent sur ma robe.

Et ma cousine ? À quoi pense-t-elle en ce moment ? Elle doit être nerveuse. Soulagée aussi, peut-être, quelque part. Heureuse d’être enfin arrivée au jour J ? Après, elle pourra respirer. Je l’espère.

Pour ma part, je plonge toute mon existence au fond de mon bol où traînent deux Corn Flakes à demi noyées dans le lait. J’y cherche des petites phrases conçues pour plaire. Apaiser ceux et celles qui se présenteront aujourd’hui. « Oh yes I’m doing fine, and how are you? Thank you so much for coming. » « Yes, it was a beautiful ceremony, so beautiful! I teared up. »

Je lance un regard vers l’horloge sur le mur, près du frigo. Time’s up. La coiffeuse m’attend. Ensuite, la fleuriste. Et finalement, l’église. Quelque part dans le Mile-End.

Ma cousine, elle, y arrivera en limousine. Suivie de sa-mère-ma-tante.

Je jette mon bol vide dans le lavabo et prends mes clés avant de sortir. 

_

12 h 30

Je tousse dans la voiture. Impossible de respirer. L’odeur de la laque qui recouvre mes cheveux tue l’oxygène. J’arrive enfin devant l’église, me gare dans la ruelle à côté.

À regret, j’échange mes converses contre mes talons hauts et titube maladroitement vers le coffre. Un grand bouquet de fleurs blanches entre à peine dans l’espace entre mes deux bras.

Des escaliers en pierre s’étendent devant le bâtiment imposant. Je les monte, à moitié aveuglée par les lys et les roses. Chaque pas, une brique. Arrivée en haut, je laisse le poids de mon corps s’affaisser contre l’énorme porte en bois. Elle est lourde et s’ouvre lentement. Silencieusement. Un courant d’air glacé me frappe. Il fait noir à l’intérieur de l’église.

Deux ou trois personnes attendent, assises sur les bancs. Ma cousine n’est pas encore arrivée.

Mes yeux percent l’air sombre jusqu’à l’autel. On a déjà installé une table. C’est là où reposera tantôt ma pauvre tante, la mère de ma cousine.

Mes os, mon sang, mes muscles. Tout s’effondre jusqu’au bout de mes doigts. Se dissipe dans l’air glacial. Le bouquet de fleurs blanches tombe par terre. Je reste figée dans l’entrée de l’église. Je ne vois plus rien. Mes yeux se remplissent de larmes. Elles s’écoulent sur le sol. Rejoignent les entrailles et les pétales qui s’amassent autour de mes pieds. 

J’ai tout fait pour oublier aujourd’hui.

Je voulais demeurer calme. Pour elle. Pour ma cousine. 

Mais impossible d’ignorer la mort.

Un cercueil fait au Québec avec un corps Made in Poland.

 

Abriller les colères

Une suite poétique d'Éloïse LeBlanc

j’aimerais pouvoir signer au plomb sans que les barres des consonnes 
celles qui crient par leur absence
biffent mes voyelles muettes

c’est le crayon qui tarde
la mine fissurée et les copeaux 
comme échardes dans mon soulier

 


gardez-moi nue si vous me voulez effrayée
gardez-moi outillée si vous me voulez maladroite
j’ai peine
à trouver de quoi me vêtir

pourriez-vous
je vous prie
m’habiller de couleurs pastels lorsque la corbeille déborde
elles m’indiqueront le temps qu’il fait
quand m’étaler du crème sublime
et puis du bleu palladien
pour sortir mon imperméable déchiré à l’épaule

 


ce qui n’est pas atteint par les brosses du balai derrière le frigo

les miettes des repas passés
les cheveux qu’on a admirés

mèches de celles qui savaient se mettre en colère

et pour leur montrer la mienne

mon rouge carmin

ma fatigue de ne savoir dire

il me faudrait comprendre comment m’habiller
quel collet mettre pour vous signaler
malgré l’écarquillement de mes yeux
que les frontières de mon corps sont irritées 
à force de se frotter sur le pointu de vos certitudes

 


je n’ai jamais rencontré de funambule urbain
aux fenêtres de ma chambre

jamais pris la peine de chercher pourquoi
les fils tendus sont faits de fer
plutôt que de verre poli

pour atteindre une place sur les toits
on m’a pourtant conseillé
de rester douce
de les divertir avec des jeux de lumière

je ne pouvais être métaux lourds

toujours plus facile de parler de la colère
de ces éclaboussures 
lorsqu’elles proviennent des autres
ne débordent pas de la ligne de nos murs mitoyens 
s’affichent par lumière bleue 
par coups sur écran

je compte sur mes doigts les atrocités dont je suis capable*

  1. m’affranchir de ma parole

  2. tacher la table de pique-nique

  3. gratter mon scalp jusqu’à ce que
    j’en garde souvenir sous mes ongles

  4. rester en colère contre mon corps

 

je me suis refusée la compassion
pour les plis d’humidité sur mes orteils
pour les marques de ceinture sur ma taille
pour les nœuds coulants qui arquent ma nuque

 

incapable d’accueillir ce qui fait trace

 


choisir l’acrylique
le pinceau à pointe fine
de peur de se tacher les doigts
avec le plomb

remplir de blanc
la fissure en toutes choses

 

 

_

Pour les emprunts, merci aux albums de Leonard Cohen, écoutés à maintes reprises durant l’écriture de cette suite et au recueil Vie nouvelle de Michaël Trahan, qui traînait ouvert à côté de mon clavier. 

*Michaël Trahan, Vie nouvelle, Le Quartanier, Série QR, No 144, 2020, p. 18.

Taupe et bodum.TIF

Taupe et bodum

Une nouvelle d'Audrey Charland

Bof…

On verra.

Tu te ressers un café.

Tiédasse.

Tu grimaces parce que ça goûte pas ce que tu t’attendais que ça goûte.

Le quelque-chose-qui-a-déjà-été-bon-mais-qui-feel-ordinaire-en-tas-maintenant.

 

— Ça fait trop longtemps que la bottom traîne su’le comptoir,
je soupire.

 

Tu ris jaune.

Jaune-orange Kraft Dinner crouté d’la veille.

 

— On dit « Bodum », pas « bottom », répliques-tu sèchement.

— Ça dépend qu’est-ce que t’as ramassé pour en boire le jus, tsé.

 

Ben oui, toé.

C’est certain que ça allait revenir su’le tapis.

La table.

Au déjeuner, c’est rough.

La tasse pleine, tu vides tout dans l’évier.

Tout à coup, ça fit pu trop avec ta toast au beurre de peanuts fancy qui colle dans le palais comme le criss, mais que t’achètes, encore et encore, parce que c’est un choix écologique de marde.

Pis moé, je peux-tu juste être ton choix ?

 

— J’réponds pas à des commentaires passifs-agressifs.

— Ça tombe bien, j’suis pas ta psy, rétorqué-je nonchalamment.

 

On s’aime tellement.

Ça paraît-tu un peu ?

— Ça peut pas continuer de même…

— J’suis ben d’accord. J’suis tannée d’me faire tromper, répliqué-je mi-amère.

 

T’as pu rien à faire de tes dix doigts.

La toast est mangée ; le café, jeté.

Reste la vaisselle.

Subitement, c’est ultra-turbo-super-méga-long laver un couteau à beurre.

Tu penses peut-être à me poignarder pour que je la ferme avec la vérité.

Ou à t’ouvrir les veines pour en finir avec la culpabilité qui ronge.

 

— C’est ton interprétation, dis-tu sans trop y croire toi-même.

— C’est rare quand même qu’on tombe la face dans’ noune de quelqu’un par pur hasard. Mais effectivement, c’est une possibilité sur douze milliards de millions.

— Fallait vraiment que tu plugues le mot « noune » dans une conversation sérieuse ?!

— Fallait vraiment que tu plugues mon ex dans notre lit ?!

 

Il y a eu une cavalerie de couteaux à bouts ronds qui, tout à coup, ont eu envie de siffler à deux pouces de nos oreilles.

Ba dang ! Ba dang !

Les quelques rayons de soleil se retirent un à un de la pièce.

Les mouches à fruits se font harakiri sur la dernière banane trop mûre, trop brune, trop sucrée, qu’on a la flemme de jeter.

Plus personne ou quoi que ce soit ne souhaite s’éterniser dans ce malaise.

 

— J’te laisse la Bodum, pis la bottom aussi, tant qu’à y être. J’me sens généreuse. Tu vas plus en avoir besoin que moé d’un p’tit café noir après une nuit de baise torride. Par terre, comme dans l’temps des Filles de Caleb. J’garde le matelas en souvenir des ébats des beaux jours. Ciao.

 

C’est à mon tour de quitter la cuisine.

J’m’en vais rejoindre le soleil, les larmes aux yeux.

La rage entre les dents.

Comme un couteau à beurre rouillé pis croche pis laitte…

Mais qui est à moé.

Juste à moé.

Quelle rue prendre pour sortir du silence

Un fragment de Karolann St-Amand

je change d’itinéraire emprunte une ruelle au hasard me guide entre les palissades j’entends une personne jouer du violon les oiseaux se mêlent à la mélodie qui modifie la vitesse de mes pas j’avance sur une partition au milieu des mauvaises herbes et des échos le rythme varie d’une page à l’autre d’un coin de rue à un autre c’est doux rapide saccadé fluide et doux à nouveau comme les fleurs sur les balcons les cloches des bicyclettes et les nuages qui semblent avancer au même tempo que moi dans ma tête je revois le piano de ma grand-mère dans sa cuisine jaune la nappe fleurie les oranges le vinyle de Nana Mouskouri qu’on écoutait en boucle tous les dimanches matin en préparant le brunch selon les variations on tournait les crêpes et le temps était à peine suspendu entre deux soupirs le violon reprend la même séquence mes pas accélèrent ralentissent aussitôt la chorégraphie des notes filent sur les cordes à linge les fenêtres s’ouvrent pour laisser entrer le printemps la musique malgré la pluie je tends la main elle bat la cadence mes pieds avancent toujours au gré des harmonies rassurantes comme les réverbérations qui remplacent le silence

 

La petite suzie

Une suite poétique de Lucie Lelong

I. Le temps des cerises

Personne

Ne court

N’attrape

Ne trempe

Aucune souris dans le jardin qui dort

 

Sur le muret

Pas de chat perché

Aucune poule mouillée

Ne picore

Tandis que déferle un trentième hiver 

Sur l’écriteau poli de La Petite Suzie

 

Le toit verdit

Une tuile est fêlée

Sur la balançoire vide, on imagine encore

Les jambes de Nathalie

Dépasser avec élan le bras lent de la pendule

 

Une découverte à l’étage

 

Les cartons attendent dans l’entrée

S’interrompt

La succion des escargots

Sur les pierres de l’allée

Vingt dents de lait

Dorment

Dans une boîte de pellicules photo

Révélation du trésor retrouvé

Elle était donc photographe

La Petite Souris

 

II. La Petite Suz e et le vieux soiffard

Une fenêtre donnait sur la rue de la Fontaine

Là où j’habitais

Pour aller à l’école, je devais descendre la rue

Sur le trottoir étroit

Je longeais la maison, celle qui s’appelait La Petite Suz e

Une fenêtre de la maison donnait donc sur la rue, sur le trottoir où je passais

 

Elle était basse

Toujours ouverte

Je voyais la cuisine

L’ivrogne était là

Le ventre posé sur la table

La bouteille à la main

Il buvait directement dedans, faisait claquer sa langue ensuite

Lorsque je passais devant la fenêtre, j’étais comme dans la cuisine

Attablée moi aussi

 

Gênée de cette intimité, je regardais droit devant moi

Lorsque je passais là

Mais il me parlait l’ivrogne, faisait la conversation, souriant

La pluie et le beau temps

Je répondais gentiment de peur de le froisser

De peur aussi, je n’osais passer sur l’autre trottoir

En face

J’avais l’impression que c’était impoli

Je ne m’arrêtais pas de marcher cependant

 

L’année d’après il était mort

On ne savait pas ce que les poules deviendraient

Un panneau publicitaire recouvrit le mur qui donnait sur le boulevard

Puis les ronces

L’abandon

III. La Petite Suzie

Sur la boîte aux lettres

On lit ou on devine

Le nom gratté à l’ongle La Petite Suzie

Henri ne sait plus pourquoi

La maison porte un prénom de fille

 

IV. Annie mène l’enquête

Annie était petite fille du temps où la maison était habitée

Comme on disait que

Dans la chambre il y avait un S qui jamais n’était sorti

Elle voulut vérifier

 

Prenant à deux mains son courage 

Et l’argentique de son père

Elle se rendit au 3, rue de la Fontaine

Pour ne pas être vue, elle passa par-dessus la clôture

 

Avec mille précautions

Elle ouvrit la porte d’entrée

Elle attendit après le grincement

Mais personne ne vint

Plus loin des éclats de voix

Une femme appelant Nathalie

Alors qu’Annie arrivait au bout du corridor

 

Elle presse le pas dans l’escalier

Elle craint le bruit de ses chaussures neuves

Elle ne peut pas les retirer, ce serait prendre le risque de glisser

Elle se faufile

À l’étage une porte est ouverte

Une chambre

Elle entend un ronflement

 
La Petite Suzie

Tend le cou et s’approche

Derrière le baldaquin lourd d’ordinaire retenu par des attache-rideaux à glands

Elle devine une silhouette allongée

Elle s’approche

Elle lève doucement son appareil photo

Elle n’a que quelques secondes pour immortaliser l’instant

Elle cadre

La pellicule seule révélera

La présence d’une aura

ECTOPLASMA

Elle pose le doigt sur le bouton

Le flash et le bruit

Elle doit prendre ses jambes à son cou

Elle entend un grognement ou un sifflement

Ne songe plus à la discrétion

Dévale l’escalier

Court dans le corridor

Tant pis pour la porte qui claque derrière elle

Tant pis pour les ronces qui s’accrochent à ses vêtements

Ses genoux déchirés

L’espoir de la preuve s’évanouit une fois la pellicule développée

L’image est floue

Clémence cherchait une photographie

De sa mère jeune

Sur celle-ci on ne voit qu’une chaussure violette neuve – qui ne l’est plus depuis

Et le plancher d’une chambre qu’on ne reconnaît pas

Elle la jette sans la retourner

Se disant :

À l’époque c’était souvent

Que la photo ratait

 

Au dos, on pouvait lire à l’encre qu’on devine bleue – car, effacée, elle est devenue jaune –, d’une écriture aux boucles larges qui tremblent :

 

Juin 70 – La sensation que Qq sait ce que j’ignore. Annie

il était une fois qui n'en fut pas une

Une nouvelle de Jessica Renaud

Chère Crevette,

Certaines femmes savent manier le navire d’un geste souple et confiant. Pas moi. Pour traverser les eaux houleuses de la maternité, j’aurais eu besoin d’un équipage complet : capitaine, matelots, et même timoniers, au cas où on aurait rencontré des pirates. Mais l’embarcation était trop étroite. Et à la dérive.

Pour que tu restes à bord, il aurait fallu que mon chum – ton géniteur – me prenne dans ses bras en me susurrant j’aimerais ça qu’on fasse un beau bébé laid ensemble. Ses grands bras chandail de laine qui chaque fois m’apaisent les intestins tordus. Chaque fois, sauf celle-là.

Pour te garder dans la chaleur de mon ventre, il aurait fallu que mon amie Kim soit aussi un peu ma mère. On n’a jamais trop de mères lorsqu’on est enceinte et qu’on refuse de vouloir un enfant. Il aurait fallu qu’elle me berce contre sa grosse poitrine en chuchotant tsuuu, tsuuu, tsuuu, tout va bien aller mon amie, je suis là, je suis là. Il aurait fallu qu’elle soit notre fée marraine, à toi et à moi. Mais nous ne sommes pas dans un conte.

Pour te mener en sol ferme, il aurait fallu que mon père me dise je n’aurais pas dû te quitter pour cette Montréalaise qui ressemblait un peu trop à Sharon Stone. Sylvie, le vieux tapis sur lequel le chien fait pipi. C’est comme ça qu’elle s’appelait sa maîtresse : Sylvie. Une vulgaire blonde qui travaillait dans une boutique de vêtements griffés, rue Saint-Denis. Sylvie, le vieux tapis sur lequel le chien fait pipi. Ma mère et moi, on chantait cette comptine pour rire du vertige causé par le départ de notre chéri. On chantait en pyjama, assises sur le divan comme deux petites chattes siamoises de six ans. Mais il n’a rien dit. Et je ne lui en veux pas. 

Lorsque j’ai annoncé ta présence embryonnaire à ma mère, appuyée sur le comptoir de sa grande cuisine sombre pour sauvegarder la fraîcheur d’un matin de canicule, il aurait fallu qu’elle me répète c’est normal de capoter, de brailler, de chier mou quand on apprend qu’on est enceinte et qu’on ne veut pas vouloir d’enfants. Il aurait fallu qu’elle me fasse une infusion de menthe du jardin en insistant à trente-cinq ans, on ne se fait pas avorter comme on échange une paire de souliers. À trente-cinq ans, la canule peut aspirer l’âme de la femme avec le fœtus. Il aurait fallu qu’elle me dise garde-le. J’adorerais être grand-mère et t’aiderai si tu suffoques avec le cordon des responsabilités. Il aurait fallu qu’elle me serre très, très, très fort contre son ventre moelleux pour me transmettre ce qu’elle n’a pas reçu d’une mère morte à force d’avoir eu des bébés qu’elle ne voulait pas. Il aurait fallu qu’à travers son silence poli, sa peau me lègue le maillon manquant de la maternité.

Aujourd’hui, c’est différent, Crevette. J’ai excavé le sous-sol de l’enfance. J’ai fait la paix avec la mère orpheline. Le père adolescent. Je n’ai plus peur des requins imaginaires. Aujourd’hui, je dirais oui, mais on ne commande pas à la vie. Pas plus qu’on ne commande aux saisons, et mon corps manifeste déjà les premiers signes de l’automne. Puis il y a ces enfants de mon quotidien, les assoiffés de sollicitude. Les perdus, les maganés, les isolés pour qui, peut-être dû à ton absence, je me fais un peu mère.

 

Béton des jours

Une suite poétique de Sabrina Herrera-Roberge

je suis venue au monde

les deux pieds dans l’asphalte

dans une ville qui vapote

des boucanes de désirs

j’ai été séduite

par l’appel fluorescent

des rêves à rabais  

sur fond gris acier, gris brouillard

des buildings du centre-ville

j’ai travaillé 

dans les corridors sombres de mes années

absorbée affairée

comme une grue maniaque

j’édifiais mon destin

je tournais en rond

sans jamais vraiment vivre

sans jamais vraiment rire

sans jamais vraiment quitter

la torpeur des jours   

 

j’ai laissé le vide bétonneux s’abattre en moi

mon âme inactive

déjà dévorée par la rouille

s’est effondrée sous l’impact

 

pardonnez ma tristesse

j’ai une vie entière

qui s’écroule dans mes yeux

[…]

 

pour arriver au monde

je me déferraillerai le cœur

un débris à la fois

je transformerai mes membres

douteux

en force solide et souple

je me déformerai 

jusqu’à la moelle 

pour éveiller 

la conscience des gestes

renaissance dure

dans le ravage de mon corps

 

j’avancerai

 

Chair friable

Une suite poétique de Florence Vézina

sur aléatoire

je déballe ce qui ne se voit plus à l’œil nu

mon corps en absence de vertèbres

dans ton auto qui sent mauvais

 

je défie la vie les yeux fermés sur l’autoroute

je tais les roues          l’asphalte          toi

te discerne en sourdine

change la musique

 

change : tes seins tes fesses tes lèvres tes reins

tout est à recommencer tout le temps

 

je t’efface de mes contacts

demain j’oublierai ton nom

si je souris assez longtemps je finis par y croire

tu lances le dé ça tombe sur pile

replay replay replay

par cœur tes insolences

 

j’ai les genoux qui rentrent dans mes flancs et la tête lourde comme l’air dans ma colonne

je rejette tes os comme on blâme les filles en jupe encore encore

et encore

 

je refuse de brasser la sauce de ma mère une énième fois

et tes insécurités qui pressent sur mes jointures

 

les factures s’assemblent

sur la table mise sur douze versements

ma peau d’adulte saurienne

s’écorche sous l’imposture

j’accumule encore les bouteilles de plastique vides

dans ma chambre d’ado

 

puis

 

je fais un flat en allant chez toi

le grille-pain saute

les toasts croupissent encore

et noël approche

 

mon compte en banque sous la barre du zéro

et ça reprend

 

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